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Cahier de vacances – Émile Zola et Lourdes

Le 22 Août. 2019

Cet été, PresseLib’ vous propose de relire chaque semaine une œuvre littéraire marquante, classique ou méconnue, en lien avec les pays de l’Adour…

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Paru en 1894 chez Charpentier et Fasquelle, Lourdes est le premier volet de la série zolienne des Trois Villes. Las de ses Rougon-Macquart, l’auteur s’intéressa de près à la cité mariale, où il se rendit deux années de suite. Il en tira ce grand reportage en forme de roman, fort bien conçu et documenté.


Le Lourdes de Zola ne manqua pas de faire débat en son temps, mais l’on peut mieux saisir de nos jours la valeur et l’intérêt de ce témoignage unique.

Alors que Lourdes vient de vivre au rythme du pèlerinage national de l’association de Notre-Dame-du-Salut, fondée par les pères augustins de l’Assomption après la défaite de 1870, on se devait bien d’y faire une petite escale. À l’époque des deux voyages consécutifs d’Émile Zola sur place (en 1891 et 1892), ce grand pèlerinage se déroulait fin août. D’après le célèbre auteur de Thérèse Raquin, l’événement attirait alors « mille à douze cents malades ». Les choses n’auraient donc pas tant changé depuis. En 2018, cent-soixante ans après les apparitions de la grotte de Massabielle, plus de 8.000 pèlerins et environ 800 malades s’étaient en effet préinscrits à ce pèlerinage, nécessitant l’affrètement de 8 trains spéciaux et d’une douzaine d’autocars.


Entretemps, la base annuelle de pèlerins et de visiteurs a tout de même continué de croître à Lourdes. Ainsi, on apprend que l’année qui précéda celle du récit de Zola, la ville mariale avait reçu environ 200.000 pèlerins. On estime aujourd’hui qu’ils seraient 5 à 600.000 à participer à l’un des quelque 450 pèlerinages organisés chaque année à Lourdes. Et tout cela sans compter les simples touristes et les curieux. La ville-sanctuaire attirerait désormais autour de 3 millions de visiteurs par an. Y sont toujours installés quelque 220 magasins et près de 170 hôtels. En 2019, après quelques déboires financiers, la place semble de nouveau dans le vert, tandis qu’un nouveau délégué pontifical y a été nommé récemment, dans l’idée de remettre un peu d’ordre (spirituel) et de dévotion « dans la boutique ».


Roman de journaliste, reportage de romancier

Lourdes reviendrait même en grâce auprès du grand public, puisqu’avec un documentaire sorti en salles en mai et une comédie musicale sur Bernadette lancée début juillet avec succès, elle montre qu’elle reste une valeur sûre et qu’elle n’a pas fini de faire parler d’elle, en dépit de la nouvelle concurrence de villes comme Medjugorje, en Bosnie-Herzégovine, qui draine beaucoup de fidèles italiens.

Avec Lourdes, Zola tenait un sujet idéal, ou du moins un sujet qui lui allait comme un gant pour tourner la page de ses Rougon-Macquart. On comprend que le formidable spectacle de « cette cour des miracles de la souffrance humaine » ait passionné cet infatigable observateur des mœurs, misères et phénomènes de son temps. Avec son roman, qui s’étale sur les 5 journées du pèlerinage national et se divise en autant de parties, il ne surprit d’ailleurs ni ses lecteurs les plus assidus, auxquels il servit du Zola pur jus, ni ses plus farouches détracteurs, qu’il continua d’agacer au plus haut point.


Autour des figures de l’abbé Pierre Froment, de M. de Guersaint et de sa fille Marie, à laquelle sa foi rendra l’usage de ses jambes, le grand bâtisseur Zola, connu pour ses plans savamment étudiés, brosse dans Lourdes sa traditionnelle galerie de portraits, ici composée de grands malades, d’hospitaliers, de prêtres, de docteurs, de miraculés et de boutiquiers, prétextes à la peinture d’un monde à part d’où devaient surnager leurs exemplaires destinées. Celles-ci, bien entendu, forment l’omniprésente accroche du reportage de Zola, plus que jamais journaliste et voulant rendre compte de ce qu’il a vu.

 


Visite guidée au pays des miracles

Cette force dans la restitution est la première qualité du Lourdes zolien, truffé de descriptions et de remarques sur le déroulé du pèlerinage et le fonctionnement de ces lieux sacrés à la fin du XIXe, depuis le pénible voyage en train jusqu’au spectacle de « l’effrayant défilé » qui « roulait sur le pavé en pente » : « Cela ne finissait pas, la queue des abominations s’allongeait toujours. Aucun ordre, le pêle-mêle de tous les maux, le dégorgement d’un enfer où l’on aurait entassé les maladies monstrueuses, les cas rares et atroces, donnant le frisson. C’étaient des têtes mangées par l’eczéma, des fronts couronnés de roséole, des nez et des bouches dont l’éléphantiasis avait fait des groins informes. Des maladies perdues ressuscitaient, une vieille femme avait la lèpre, une autre était couverte de lichens, comme un arbre qui se serait pourri à l’ombre », tandis que « les hydrocéphales défilaient, et les danseuses de Saint-Guy, et les phtisiques, les rachitiques, les épileptiques, les cancéreuses, les goitreuses, les folles, les imbéciles ». Toute la vérité, rien que la vérité : comme à son habitude, l’auteur ne tait rien du pire, ce qui n’était pas du goût de tout le monde, et notamment d’un Bloy qui l’accusait en gros de se vautrer dans la fange pour garnir son compte en banque.


Sur place, Émile Zola nous fait tout visiter. On s’y croirait presque. Cela commence avec l’hôpital de Notre-Dame-des-Douleurs, bâtiment de 4 étages loué pour le pèlerinage aux pères de l’Assomption, qui « parfois y installent jusqu’à cinq et six cents malades ». On s’arrête à l’autre hôtel, plus conventionnel, des « Majesté », où sont logés Pierre et M. de Guersaint, entre « les cloisons minces », dans une « maison bondée et craquante de ce monde qu’on y empilait. C’étaient des heurts inexplicables, des courses brusques dans les couloirs, des pas pesants, de grosses voix qui montaient on ne savait d’où ; sans compter les gémissements des malades, les toux, les horribles toux qui, de toutes parts, semblaient sortir des murailles. Évidemment, d’un bout de la nuit à l’autre, des gens rentraient et ressortaient, se levaient et se recouchaient ; car il n’y avait plus d’heures, on vivait dans le dérèglement des secousses passionnées, allant à la dévotion comme on serait allé au plaisir ».


Les Majesté forment avec d’autres, plus modestes, le peuple de Lourdes, qui avait ses idées : « Certes, fait dire Zola au gérant de l’hôtel, je ne voudrais pas manquer de respect aux révérends pères, et pourtant, il faut bien le dire, ils sont trop gourmands… Vous avez vu la boutique qu’ils ont installée près de la Grotte, cette boutique toujours pleine, où l’on vend des articles de piété et des cierges. Beaucoup de prêtres déclarent que c’est une honte et qu’il faut de nouveau chasser les vendeurs du temple… » Déjà, moins de 40 ans après les apparitions, l’auteur dit la « rancune lentement amassée, aujourd’hui débordante, de la vieille ville contre la ville neuve, cette ville poussée si vite, de l’autre côté du château, cette riche cité aux maisons grandes comme des palais, où allait toute la vie, tout le luxe, tout l’argent, de sorte qu’elle grandissait et s’enrichissait sans cesse, tandis que l’aînée, l’antique ville pauvre des montagnes, achevait d’agoniser, avec ses petites rues désertes, où l’herbe poussait », le nouveau Lourdes « gâté, démoralisé par tant de millions remués » et l’ancien, celui de Bernadette et de son curé, « si honnête, si pieux dans sa tranquille solitude ».


De la Grotte au bureau des constatations

Nous entrons avec Pierre dans l’abri des pèlerins, où il est « frappé au visage par la lourde chaleur des corps entassés, par l’odeur épaisse et gâtée des haleines et des transpirations. Les lanternes fumeuses éclairaient si mal, qu’il dut prendre garde de ne pas marcher sur des membres épars ; car l’encombrement était extraordinaire, beaucoup de gens qui n’avaient pu trouver de place sur les bancs, s’étaient allongés sur les dalles humides, souillées de crachats et de détritus, depuis le matin ». Nous visitons l’église du Rosaire, où l’on disait 400 messes rien qu’entre minuit et midi et où « l’affluence des prêtres était si grande, que beaucoup remplissaient difficilement leur devoir, devaient faire queue durant des heures, avant de trouver un autel libre ». Et nous nous arrêtons même là où vécut Bernadette, pièce humide et sombre, réduite à l’état de débarras ou de garde-manger, alors que « la reconnaissance de la paroisse aurait dû transformer cette misérable chambre en une chapelle ». Pour Zola, le phénomène lourdais avait sans nul doute prospéré sur cette injustice profonde.


Nous allons maintenant prier à la Grotte de Massabielle, au-devant de laquelle toutes les classes sociales se trouvaient « singulièrement mêlées, des mendiants en loques à côté de bourgeois cossus, des paysannes, des dames bien mises, des servantes en cheveux, des fillettes pieds nus, des fillettes pommadées, le front ceint d’un ruban. L’entrée était libre, le mystère s’ouvrait pour tous, aux incroyants comme aux fidèles, à ceux que l’unique curiosité poussait comme à ceux qui pénétraient là, le cœur défaillant d’amour. Et il fallait les voir, tous presque aussi émus, dans l’odeur tiède de la cire, un peu étouffés par cet air lourd de tabernacle qui s’amassait sous la roche, regardant à leurs pieds, par crainte de glisser sur les grilles de fonte. Beaucoup restaient ahuris, ne s’inclinaient même pas, examinaient les choses, avec la sourde inquiétude des indifférents égarés dans l’inconnu redoutable d’un sanctuaire. Mais les dévots se signaient, jetaient parfois des lettres, déposaient des cierges et des bouquets, baisaient le roc, au-dessous de la Vierge, ou bien frottaient à cette place des chapelets, des médailles, les menus objets de piété, que ce contact suffisait à bénir ». Et puis Lourdes, ce sont aussi les processions qui en partent, « la marche ininterrompue de ce serpent de feu, dont les anneaux d’or rampaient si doucement sur la terre noire, s’allongeaient, s’allongeaient, sans que jamais l’immense corps déployé parût finir ».


À l’heure du grand départ

On notera en outre une visite fort instructive du bureau médical des constatations, pendant laquelle Zola en profite pour développer ses idées à travers son personnage principal, cet abbé Pierre désabusé qui ne parvenait point à croire et qui « commença à comprendre ce qui se passait à Lourdes, l’extraordinaire spectacle auquel le monde assistait depuis des années, parmi l’adoration dévote des uns et la risée insultante des autres. Évidemment, des forces mal étudiées encore, ignorées même, agissaient : autosuggestion, ébranlement préparé de longue main, entraînement du voyage, des prières et des cantiques, exaltation croissante ; et surtout le souffle guérisseur, la puissance inconnue qui se dégageait des foules, dans la crise aiguë de la foi. Aussi lui sembla-t-il désormais peu intelligent de croire à des supercheries. Les faits étaient beaucoup plus hauts et beaucoup plus simples. Les pères de la Grotte n’avaient pas à se noircir la conscience de mensonges, il leur suffisait d’aider à la confusion, d’utiliser l’universelle ignorance ». Athée convaincu, Zola voulait bien entendu décortiquer le grand miracle lourdais en homme de progrès, en savant, prenant parti pour la science plutôt que pour la religion. Plus que jamais, le débat se poursuit, dans notre siècle qui, dit-on, « sera religieux ou ne sera pas ».


Mais Zola n’est jamais plus intéressant que lorsqu’il nous parle des petites gens, des filles du pays qui « se livrent presque toutes à la vente de cierges et de bouquets », des pauvresses abandonnant leurs derniers sous pour aller aux Pyrénées, des pèlerins faisant leurs emplettes avant le grand départ : « Et la fièvre du négoce, le plaisir de dépenser son argent, de repartir les poches bourrées de photographies et de médailles, allumait les visages d’un air de fête, changeait cette foule épanouie en une foule de kermesse, aux appétits débordants et satisfaits ». On voit notamment Guersaint s’arrêter devant la boutique de « Soubirous, frère de Bernadette ».

Et le grand départ arrive enfin, au terme de ce qui s’apparente pour la plupart des mourants à un ultime chemin de croix : « C’était un départ d’une gaieté enfantine, divine, sans amertume aucune. Tous les malades semblaient guéris. On avait beau les emporter tels qu’on les avait apportés, ils partaient soulagés, heureux, pour une heure au moins. Et pas la moindre jalousie ne gâtait leur fraternité, ceux qui n’étaient pas guéris s’égayaient, triomphaient avec la guérison des autres. Leur tour viendrait sûrement, le miracle d’hier leur était la formelle promesse du miracle de demain ».


Lourdes : critiques, débats et suites

Pour l’instant, on doit dire que les faits continuent de contredire le diagnostic zolien sur l’avenir de Lourdes, qui était plus ou moins le suivant : « La Salette avait détrôné les antiques Vierges de bois ou de pierre qui guérissaient, Lourdes venait de détrôner la Salette, en attendant d’être détrônée elle-même par la Notre-Dame de demain, celle dont le doux visage consolateur se montrera à une pure enfant encore à naître ». On comprend bien qu’il s’agit d’une vision de très long terme, mais difficile encore d’apercevoir une future « légende, une de ces religions mortes, au puissant parfum évaporé ». À Lourdes, qui attire désormais de nombreux étrangers, on ressent toujours moins qu’ailleurs le déclin du catholicisme. La place continue d’exciter l’imagination, comme en ces temps originels où « le désir de guérir guérissait » et où « la soif du miracle faisait le miracle ».


On notera pour finir que de ce roman, l’édition de Jacques Noiray (en Folio Classique) est enrichie d’un beau dossier, avec notamment les critiques de Bloy et de Barrès. Moins « hystérique » que le premier, le second commence tout de même assez fort, expliquant que « le désagrément essentiel du livre de M. Zola est dans l’habitude de cet écrivain de répandre sur six cents pages ce qu’avec plus de puissance il resserrerait en trente feuillets ». On reproche à Zola ses faiblesses dans le maniement des idées générales, ainsi qu’un certain simplisme dans les conclusions. Mais Barrès qualifie tout de même ce roman de « beau » et reconnaît à son auteur d’avoir « dégagé le rapport émouvant qu’il y a entre cette enfant sincère », Bernadette, « et cette immense organisation », ce « formidable mouvement économique ».


Et en effet, on ressent ce grand paradoxe tout au long de l’œuvre : « Semence si humble, moisson si prodigieuse ! » s’exclame Barrès. Une maxime qui pourrait aussi s’appliquer à la littérature traitant de ce sujet lourdais. Après Zola, de nombreux auteurs se sont en effet attaqués à la cité mariale. Parmi les plus importants, on peut citer Huysmans (Les Foules de Lourdes, 1906), Mauriac (Pèlerins de Lourdes, 1933), Jammes (Le Pèlerin de Lourdes, 1936) ou encore Franz Werfel (Le chant de Bernadette, 1941). Lourdes aura donc fait couler bien de la cire, mais aussi beaucoup d’encre…

 

Illustrations d’Henri Lanos, crédit « Archives zoliennes »

 

 

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