L’aventure du Clos Labrée s’enracine vers 1870 avec l’acquisition de la ferme Larriau-Labrée par les époux Pissondes. Au sortir de deux guerres mondiales, la propriété trouve son équilibre et se tourne peu à peu vers la viticulture, portée par le développement de l’appellation Jurançon.
En 1972, Gaston Pissondes marque l'histoire du domaine en façonnant les premières vignes en terrasses. C’est en s'inspirant de cet ancrage et du bon sens de ses aînés que Thomas Pissondes choisit de rejoindre le domaine en 2010, après un premier parcours professionnel à l'extérieur.
Deux ans plus tard, lorsqu'il reprend les rênes de cette exploitation de 3,5 hectares, c'est tout naturellement qu'il prolonge la démarche environnementale engagée par son père pour concrétiser la conversion intégrale du vignoble en bio (désherbage mécanique et soins phytosanitaires naturels).
Nourri par cet esprit d'entraide familiale et collective qui a toujours fait la force du terroir béarnais, il revient sur la genèse d'une passion transmise au fil des décennies.
Vous avez grandi dans ce monde, quel est votre premier souvenir lié au vin ?
T. P.- J’ai grandi dans l’univers du vin, même si nous habitions à Gan et non sur la propriété. J’y allais les mercredis après-midi et pendant les vacances pour donner un coup de main. Un jour, vers mes 10 ans, j’aidais ma tante à préparer les bouteilles et je me suis brûlé les doigts avec de la cire chaude. Je suis quand même allé à mon entraînement de volley avec les mains bandées. Aujourd'hui encore, ce souvenir nous fait beaucoup rire !
Pourtant, comme votre père, vous avez eu une première vie professionnelle avant de rejoindre le domaine familial…
T. P.- À l’époque de mon grand-père, la paysannerie était mal vue et les parents incitaient leurs enfants à faire d’autres études. Mon père est donc devenu instituteur, avant de passer à mi-temps en 1988 pour aider à entretenir le domaine. De mon côté, même si la question de l’avenir de la propriété m'a souvent traversé l'esprit, j’ai d’abord choisi de devenir électrotechnicien. Mais au fil de mes expériences, j’ai compris que ce métier ne me correspondait pas. Puis les planètes se sont alignées : j’étais en pleine réflexion sur mon avenir professionnel quand la question de l’organisation du domaine par la suite s’est posée. La décision s’est donc naturellement imposée à moi.
Et vous êtes finalement tombé amoureux de ce métier...
T. P.- Effectivement, la vinification conserve une part de magie, un côté mystérieux : avec une même matière première, les résultats peuvent varier sans qu'on ne s'explique vraiment pourquoi. Aucune cuvée ne ressemble à la précédente, tout se fait en harmonie avec le sol. Travailler avec la nature est passionnant, même si cela devient de plus en plus complexe au quotidien. C'est un métier hyper motivant car il exige une multitude de casquettes : commercial, comptable, œnologue, mécanicien…
Ce qui me plaît aussi, c'est de fixer la stratégie du domaine, de créer un produit vecteur d'émotions et d'échanger directement avec la clientèle pour transmettre notre passion. Ce métier est surprenant, parfois frustrant, mais on ne s'y ennuie jamais.
Est-ce qu’il y a des anecdotes marquantes qui ont renforcé votre passion pour ce métier, ou à l’inverse, des moments plus difficiles qui vous ont marqué ?
T. P.- Ce métier rend humble : on a beau chercher des solutions techniques, c’est toujours la nature qui a le dernier mot. En 2013, pour ma première année d’installation, nous avons subi une météo catastrophique. Les vendanges se sont terminées en décembre, avec des raisins moins mûrs que ceux récoltés un mois et demi plus tôt.
À l'inverse, 2026 restera gravée d'une pierre blanche au Clos Labrée : nous avons récolté 100 hectolitres, contre une moyenne habituelle de 33 à 35 hectolitres sur l’appellation Jurançon. De ma jeune carrière, c'est la récolte la plus surprenante. La sécheresse a été exceptionnelle et difficile à gérer, mais nous signons le record absolu du domaine. Sans les trois orages d'août, le résultat aurait été bien différent. Parfois, ça ne tient à rien.
Face aux aléas climatiques, nous sommes assez démunis. Nos leviers d'action restent anecdotiques et les dispositifs émergents sont encore trop coûteux : il ne nous reste souvent qu'à faire le dos rond.
Quel cliché sur les vignerons vous aimeriez briser ?
T. P.- C’est vrai que je l’entends de moins en moins, mais par le passé, on m’a souvent dit : « une fois les vendanges passées, vous êtes en vacances ! ». Il existe encore un imaginaire où après les vendanges, le processus de transformation du raisin en vin se fait tout seul, alors qu’en réalité, il y a beaucoup d’autres choses à faire, que ce soit le soin des plantes ou tout la partie mécanique et gestion du domaine.
Comment faites-vous pour déconnecter et vous ressourcer au quotidien ?
T. P.- J’ai toujours été adepte de sport collectif. J’ai longtemps fait du volley et du handball. Ça me permet de m’oxygéner et de couper. J’ai baigné là-dedans toute ma vie : mes parents ont présidé le club de volley de Jurançon, j’y ai arbitré et entrainé, puis j’en ai été président à mon tour.
C’est cette appétence pour le collectif qui vous a mené à la présidence de l’association des Vignerons du Jurançon en 2019 ?
T. P.- J’ai toujours aimé m’investir dans le milieu associatif. Petit à petit, j’y ai pris plus de responsabilités jusqu’à en devenir vice-président, puis président. Ce n’est pas toujours simple, il faut notamment gérer du personnel, mais nous avons réussi à faire évoluer et développer de belles choses. L’association a toujours eu un côté technique, avec des formations et des visites des domaines d’autres membres, ce qui permet de se nourrir de l’expérience collective et de progresser plus rapidement.
Le Jurançon a une identité très marquée. Comment faites-vous pour la faire évoluer, sans renier son histoire ?
T. P. – Le Béarn regroupe une multitude de petits domaines et l’entraide fait partie intégrante de l’ADN des Vignerons du Jurançon, ce qui surprend souvent les professionnels d’autres régions. Nous arrivons au terme d’un cycle fort, marqué par la création de la Vinothèque en 2022, le lancement des Terrasses du Jurançon et l’inauguration cet été de la Maison du Jurançon à Lacommande, une vitrine œnotouristique complémentaire aux visites chez les vignerons. (Lire notre article). L’enjeu, désormais, est de poursuivre sur cette lancée tout en répondant aux attentes du collectif. D’ici un à deux ans, nous engagerons une nouvelle phase de concertation stratégique pour cibler les besoins des adhérents et tracer notre feuille de route pour les années à venir.
Les habitudes des consommateurs ont évolué : globalement, la vente en domaine diminue depuis plusieurs années. Les gens vont plus facilement chez les professionnels, types cavistes. Historiquement, nous n’avons que peu développé cette dimension des réseaux professionnels dans l’appellation. C’est d’ailleurs l’un des sujets stratégiques à aborder.
On dit souvent qu'à chaque consommateur correspond un Jurançon. Quelle image du Béarn cherchez-vous à transmettre à travers les vins du Clos Labrée ?
T. P.- Nos maîtres-mots sont respect et équilibre. Avec cette maxime, nous essayons de respecter la tradition et de la nature. Ça s’applique aussi dans notre implication dans la vie locale : on va respecter une tradition et une manière de faire, tout en étant attentif aux évolutions autours de nous. L’idée est de s’adapter à ces changements, sans perdre de vue d’où l’on vient.
Quels sont vos projets pour la suite ?
T. P.- Je pense sincèrement que la vie est une succession d’opportunités. Ça a été le cas pour ma reconversion comme pour mon engagement chez les Vignerons du Jurançon. Aujourd’hui, je m’intéresse de plus en plus aux volets politique et syndical du monde agricole, notamment à ce qu’il faudrait faire pour améliorer le cadre de vie des exploitants. Il y a une vraie fracture entre les réalités du terrain et les décisions prises, ce qui est frustrant. C’est un sujet qui me travaille, même si je ne sais pas encore où cela me mènera.
Du côté de l’association, j’ai été réélu l’an dernier pour un mandat de trois ans, ce qui portera ma présidence à huit ans. Mes prédécesseurs sont tous restés une décennie, mais je pense qu’il sera bientôt temps de passer le relais. Savoir passer la main est essentiel : d’abord pour ne pas s’épuiser, ensuite parce que le renouvellement apporte un souffle bénéfique. J'aurai apporté ce que je pouvais, mais pour l’instant, rien n’est encore gravé dans le marbre.
Propos recueillis par Noémie Besnard



N.B

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