Pour comprendre les Landes, il faut parfois accepter de ralentir. À l'Écomusée de Marquèze, le voyage commence d’ailleurs comme un clin d’œil au passé, à savoir à bord d’un train historique, seul moyen d’accéder au site. Quatre kilomètres à travers pins et clairières, dans des voitures classées, héritées d’une époque où la ligne servait à transporter le bois plutôt que les visiteurs.
À l’arrivée, le décor bascule. Plus de routes, plus de repères contemporains. Juste un « airial », des maisons de bois et de torchis, des animaux, et une impression durable, à savoir qu'ici, le temps n’a pas disparu, il s’est simplement arrêté.
Avant la forêt, un autre monde
Petit retour vers le passé, car ce que raconte Marquèze, c’est d’abord un avant. Un paysage que l’on a beaucoup de mal aujourd’hui à imaginer. Avant la grande forêt, les Landes n’étaient qu’une vaste étendue de bruyères, presque sans arbres, balayée par les vents.
Un territoire rude, où plus d’un million de brebis faisaient vivre une société agro-pastorale unique. Les bergers, perchés sur leurs échasses, parcouraient ces espaces infinis. Une image un peu simpliste, certes, mais surtout le symbole d’un mode de vie entièrement adapté à un environnement contraignant.
Ce monde va basculer au XIXe siècle, sous l’impulsion de Napoléon III. La loi de 1857 transforme en profondeur le territoire : assainissement des sols, privatisation des terres communales, développement de la sylviculture. Peu à peu, la lande cède la place à la forêt de pins que l’on connaît aujourd’hui.
C'est une mutation on ne peut plus radicale. En quelques décennies, un système millénaire disparaît, remplacé par une économie tournée vers le bois et la résine. (lire notre article)
Après la bascule, une autre économie
Avec la forêt apparaît un nouveau modèle. Les bergers laissent place aux forestiers et aux résiniers. Le territoire s’organise différemment, se structure, s’inscrit dans une logique de production.
Mais ce que Marquèze montre avec finesse, c’est que cette transformation ne se résume pas à un progrès linéaire. Elle raconte aussi une rupture. Celle d’un lien ancien entre l’homme et son environnement, remplacé par une exploitation plus intensive. Et c’est précisément là que le regard contemporain s’invite.
En 1890, sur ce quartier de Marquèze, une soixantaine de familles vivent quasiment en autarcie. Le mot pourrait paraître idéalmais il mérite pourtant d’être nuancé. Car cette autonomie est aussi celle de la nécessité.
Ici, tout vient du territoire. Le bois pour construire, la paille de seigle pour couvrir, l’argile pour bâtir. Les maisons s’ouvrent à l’est pour capter la lumière, se ferment à l’ouest pour résister aux intempéries. Rien n’est laissé au hasard.
Mais derrière cette ingéniosité, la vie est rude. Les inégalités sont marquées, le confort sommaire. Certaines habitations n’ont même pas de vitres. En hiver comme en été, les éléments sévissent et ne vous laisse guère de choix. Une sobriété subie plus que choisie. Et pourtant...
Écoresponsables… sans le savoir
Avec le recul, difficile de ne pas déceler dans ce mode de vie une forme d’écoresponsabilité avant l’heure. En effet, tout est local, tout est utilisé, bref rien ne se perd vraiment. L’alimentation est produite sur place. Les matériaux sont issus de l’environnement immédiat. Les déchets, inexistants ou réintégrés. Une économie circulaire, sans concept, sans slogan, sans stratégie.
À Marquèze, on ne parlait pas de transition écologique. On vivait simplement dans un système où l’équilibre avec le milieu n'était autre qu'une condition de survie.
Bien sûr, tout n’était pas parfait. Les pratiques agricoles ou pastorales avaient aussi leurs impacts. Mais l’essentiel était dans cette capacité à faire avec ce qui était là, sans excès, sans surconsommation.
Un musée entre mémoire et transmission
Créé en 1969, l’écomusée fait figure de pionnier. Bien avant que le mot ne se démocratise, il invente une autre manière de raconter le patrimoine, c'est à dire en le reconstituant, en le vivant. Maisons démontées puis remontées, paysages recréés, gestes retrouvés… Marquèze n’est pas un décor figé. C’est un territoire recomposé pour comprendre ce qui a été, et pourquoi cela a disparu.
Le Pavillon, à Sabres, complète cette immersion en racontant les grandes étapes de la transformation des Landes. Une histoire faite de choix politiques, d’adaptations économiques et de bouleversements sociaux.
Aujourd’hui, ce qui frappe à Marquèze, outre la fidélité de la reconstitution, c'est sa résonance. Dans un monde d'aujourd'hui en quête de sobriété, de circuits courts, de matériaux naturels, ce passé semble étrangement familier.
En effet, ce que ces habitants pratiquaient par contrainte hier devient aujourd’hui un objectif. Réduire les déchets, privilégier le local, construire avec des ressources durables… autant de principes qui réapparaissent dans les débats contemporains.
En somme, il y a comme une sorte d’ironie dans cette histoire. Les Landes ont connu une transformation spectaculaire, passant d’une lande ouverte à une forêt industrielle. Et pourtant, c’est en revenant à ce monde d’avant que l’on retrouve certaines pistes pour demain. À Marquèze, entre les pins et les souvenirs, l’écologie d'hier résonne étonnamment d'aujourd'hui.
Sébastien Soumagnas



Ecomusée Marquèze DR
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