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Résine d’avenir : une renaissance pour la forêt landaise ?

Bien avant que l’économie circulaire ne devienne un horizon politique et industriel, les Landes vivaient déjà au rythme d’une ressource renouvelable, locale et intégralement valorisée : la résine du pin maritime.
Une entaille est pratiquée sur le tronc du pin pour récolter la résine
Gemme la Forêt d’Aquitaine DR
Le gemmage, aujourd’hui quasiment disparu, pourrait pourtant retrouver une nouvelle jeunesse entre patrimoine, innovation et chimie verte.

Avant que les mots “durable”, “biosourcé” ou “économie circulaire” ne s’invitent dans les stratégies industrielles, ils avaient déjà un terrain d’application bien réel dans la forêt landaise. Ici, au cœur d’un massif aménagé au XIXe siècle sous l’impulsion de Napoléon III, le pin maritime n’était pas uniquement un arbre, mais une ressource complète, exploitable sans être épuisable.

Le gemmage, pratique consistant à entailler le tronc du Pin maritime pour en récolter la résine, a longtemps structuré toute une économie locale. Une économie où la matière circulait, se transformait et se valorisait presque entièrement, sans perte ni détour inutile.

Du gemmeur à la distillerie, une chaîne courte et cohérente

Cette double vie du pin entrait dans une logique d'économie circulaire
Gemme la Forêt d’Aquitaine DR

Le principe était simple, à savoir : provoquer une entaille contrôlée dans l’écorce pour déclencher l’écoulement de la résine. L’arbre n'en souffrait pas et continuait à vivre, à produire, à se régénérer. Pendant plusieurs années, il offrait cette sève précieuse avant d’être, dans un second temps, exploité pour son bois.

Cette double vie du pin dessinait déjà une forme d’économie en cascade, de réflexion environnementale. Rien n’était figé, tout était cycle. Une logique que l’on redécouvre aujourd’hui sous le nom d’économie circulaire, mais qui relevait à cette époque du simple bon sens forestier. 

La résine, une fois récoltée, ne quittait jamais vraiment le territoire. Comme le raconte Marc Larcher, ancien gemmeur, « avec un récipient que l'on vidait dans une barrique et le tout était amené en charrette, jusqu'à l'usine de distillation ».

Les distilleries étaient implantées directement au cœur de la forêt landaise. La transformation s’effectuait sur place, évitant ainsi tout transport inutile. La résine donnait naissance à deux produits principaux : la térébenthine et la colophane, utilisés dans une multitude d’industries, des peintures aux vernis, en passant par les colles, les encres ou la pharmacie.

Le circuit était court, simple : une économie locale où la matière première ne s’éloignait jamais de ses racines.

Rien ne se perdait, tout se transformait déjà

Dans cette filière, le gaspillage n’avait pas sa place. La résine était intégralement valorisée, ses dérivés exploités, ses résidus réutilisés. Le bois issu des pins trouvait lui aussi ses débouchés, en construction ou en énergie. Le gemmage fonctionnait ainsi comme une boucle complète, où chaque sous-produit devenait une ressource. Aujourd’hui, on parlerait de valorisation totale de la biomasse. À l’époque, on parlait simplement d’une économie bien tenue, sans excès ni perte.

Au-delà de la technique, le gemmage incarnait une organisation sociale profondément enracinée dans le territoire. Les gemmeurs vivaient au rythme des pins, dans une relation étroite avec la forêt. Leur savoir-faire, transmis de génération en génération, reposait sur une connaissance fine du vivant.

Chaque geste comptait, à savoir la précision de l’entaille, la régularité de la récolte, le respect du cycle de l’arbre. Une forme d’artisanat forestier où l’homme fusionnait avec la nature et s'intégrait à son fonctionnement.

Quand la pétrochimie a cassé la boucle

La résine servait aux distilleries alentours

À partir du milieu du XXe siècle, l’équilibre se rompt. La concurrence internationale, la hausse des coûts de production et surtout l’essor de la pétrochimie bouleversent la filière. Produire de la résine naturelle devient moins compétitif que synthétiser ses dérivés.

Dans les années 1960-1980, le gemmage disparaît progressivement des Landes. Avec lui s’efface un modèle économique fondé sur la proximité, la sobriété et la continuité des ressources. Une rupture brutale, pour une activité qui avait pourtant structuré le paysage et les usages pendant plus d’un siècle.

Aujourd’hui, le gemmage ne revient pas en tant qu’activité de masse, mais comme piste d’avenir. Dans un contexte de transition écologique, les qualités de cette résine naturelle suscitent un nouvel intérêt.

Des expérimentations cherchent à moderniser la récolte, notamment par des techniques plus propres et plus précises comme la collecte en vase clos. L’objectif est de mieux préserver les composants naturels et d’ouvrir la voie à des usages à plus forte valeur ajoutée. Parfumerie, cosmétique, vernis haut de gamme, produits naturels, la résine landaise pourrait retrouver une place dans des filières exigeantes, portées par la recherche de matières premières locales et traçables.

Le Conservatoire, mémoire et laboratoire

Des démonstrations sont accessibles au Conservatoire des Landes de Gascogne
Gemme la Forêt d’Aquitaine DR

C’est dans ce contexte que le Conservatoire des Landes de Gascogne joue un rôle clé. À la fois lieu de mémoire et espace d’expérimentation, il redonne visibilité au gemmage et à ses savoir-faire oubliés.

Sur site, les visiteurs peuvent encore observer les gestes d’autrefois, comprendre les outils et les techniques, et assister à des démonstrations qui font revivre une pratique disparue du quotidien. Les rendez-vous programmés, notamment maintenant, au printemps 2026, participent à cette transmission vivante.

Mais le Conservatoire ne se limite pas à préserver le passé. Il explore aussi les potentialités contemporaines de la résine, en lien avec les enjeux de chimie verte et de valorisation locale. Entre patrimoine et innovation, il agit comme un trait d’union entre deux époques.

Dans les Landes, cette logique du gemmage, ce geste d'antan qui s'apparenterait aujourd'hui à de l'économie circulaire, n’a pas disparu. Elle est encore présente dans les savoir-faire, dans les mémoires, et peut-être aussi dans l'avenir que l’on commence à imaginer.

Sébastien Soumagnas

Gemme la Forêt d’Aquitaine DR

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