À première vue, Katxi Klothing pourrait n’être qu’une marque de vêtements de plus, surfant sur une identité territoriale forte. Mais à y regarder de plus près, l’histoire raconte tout autre chose. Celle d’une production qui dépasse largement l’objet pour toucher à l’emploi, aux liens humains et à une certaine idée du territoire. Une histoire qui commence simplement, sur les bancs d’une école de Saint-Jean-de-Luz.
« Avec Jeannot (Jean de Jaureguiberry NDLR), un de mes meilleurs potes d’enfance, on avait déjà eu l’idée à 15 ans de faire des t-shirts au lycée. On en vendait à nos amis, à la famille », se souvient Thibaud Lenoir. Une première tentative artisanale, sans stratégie ni plan de développement. Juste l’envie de créer, ensemble.
Puis la vie suit son cours. Études, voyages, recherche d’emploi. Jusqu’à ce moment charnière, en 2016, où l’idée refait surface presque par hasard. « Je lui ai dit : “Et si on relançait Katxi pour rigoler ?” » Le ton est donné. Pas de business plan sophistiqué, mais une intuition et une envie commune.
La suite, elle, s’accélère. Un marché artisanal à Saint-Jean-de-Luz, un stock écoulé en une journée, une visibilité médiatique inattendue, puis une première collaboration avec l’Hôtel du Palais à Biarritz. « Là, on s’est dit qu’il y avait vraiment quelque chose à faire. » Le déclic est là : le “délire de copains” vient de basculer dans une aventure entrepreneuriale.
De deux amis à une entreprise de vingt salariés
Dans une époque où la production textile est largement mondialisée, Katxi Klothing assume une réalité hybride : la fabrication des pièces est réalisée à l’étranger, mais toute la valeur ajoutée est ancrée localement. Un choix qui s’inscrit dans une logique pragmatique, mais aussi territoriale.
« On ne fabrique pas ici, mais on customise tout sur place : broderie, couture, scénographie », explique Thibaud Lenoir. Derrière ces mots, un réseau de savoir-faire locaux mobilisés dans un rayon restreint. « On travaille même avec un ESAT à Arbonne. Ça crée du lien, une dynamique où chacun trouve sa place dans le projet Katxi. »
Cette organisation raconte une autre manière de produire. Une production éclatée, mais enracinée. Une chaîne de valeur qui ne se limite pas à l’objet final, mais qui irrigue un territoire. À l’heure où la désindustrialisation a profondément marqué le paysage économique, cette approche résonne particulièrement.
Rien ne s’est fait en un claquement de doigts. Pendant plusieurs années, Katxi Klothing avance à petits pas. « Pendant cinq ans, on était deux, avec des stagiaires », raconte le cofondateur. Une phase de construction discrète, loin des trajectoires fulgurantes souvent mises en avant.
Puis vient un tournant : l’ouverture d’une première boutique à Saint-Jean-de-Luz. « On a commencé à embaucher. Petit à petit, on a structuré : marketing, logistique… » La croissance se fait progressive, presque organique. « On recrutait une à deux personnes par an. » Aujourd’hui, l’entreprise compte près d’une vingtaine de collaborateurs et plusieurs points de vente, de la côte basque jusqu’à l’autre côté de la frontière. Une évolution qui témoigne d’une capacité à transformer une initiative locale en activité pérenne.
Recréer des écosystèmes de proximité
Au-delà de la marque, c’est une vision du territoire qui se dessine. Celle d’un espace où produire ne signifie pas seulement fabriquer, mais aussi créer des opportunités. « On est partis d’un constat simple : beaucoup de gens partaient bosser dans les grandes villes faute d’opportunités ici », explique Thibaud Lenoir. Face à cette réalité, Katxi Klothing fait un choix clair dès ses débuts : rester et construire localement.
« Dès le départ, on voulait créer de l’emploi ici. » Une intention qui se traduit concrètement par des collaborations avec des profils atypiques et ancrés. « Notre sérigraphe est un ancien prof de philo, notre couturière s’est relancée chez elle… » Loin des modèles standardisés, l’entreprise participe à recréer un tissu économique de proximité. Un écosystème où chacun apporte sa compétence et retrouve une place.
Dans ce modèle, l’entreprise ne fonctionne pas en vase clos. Au contraire, elle multiplie les collaborations avec d’autres acteurs du territoire. « On fait beaucoup de collections capsule avec des hôtels, des festivals, des restos, des écoles… » Ces partenariats répondent à une double logique. « Ça nous permet de toucher d’autres publics et de renforcer notre image. »
Mais au-delà de la visibilité, c’est une forme de coopération qui se met en place. « Aujourd’hui, une marque ne peut pas avancer seule. S’associer à d’autres acteurs, c’est essentiel. » Une manière de produire autrement, en réseau, en croisant les univers et les savoir-faire.
Produire, c’est aussi raconter un territoire
L’identité basque, omniprésente dans les collections, n’est pas qu’un argument marketing. Elle s’inscrit dans une volonté de transmission. « C’était hyper important pour nous de mettre en avant l’histoire et l’identité de chez nous », explique Thibaud Lenoir. Loin des clichés, la marque revendique un travail sur la mémoire, les symboles et l’art de vivre local.
Chaque pièce devient ainsi un support narratif, une manière de faire circuler une culture. Une production qui dépasse le produit pour toucher à l’imaginaire collectif. Dans ce contexte, la mise en lumière des entreprises locales apparaît comme un enjeu central. « C’est super important », insiste le cofondateur. « Il y a des grandes marques très visibles, mais les petites structures comme la nôtre ont besoin d’exister aussi. »
Cette visibilité participe à un cercle vertueux. « Si on fonctionne ensemble, on fait tourner l’économie locale. » Une réalité particulièrement visible lors de périodes de crise. « On l’a bien vu pendant le Covid : consommer local, ça fait vivre tout un territoire. »
Produire, ici, devient alors un acte collectif, presque politique, au sens noble du terme.
Former, attirer, ancrer
Reste une question essentielle : comment pérenniser ces dynamiques ? Pour Thibaud Lenoir, la réponse passe d’abord par la formation. « Aujourd’hui, il y a plus d’écoles, et c’est une bonne chose. À notre époque, il fallait partir ailleurs. »
Cependant cela ne suffit pas. L’enjeu est aussi d’attirer et de maintenir des activités sur le territoire. « Il faudrait que certaines entreprises s’installent davantage ici, pour créer de l’emploi. » Car le paradoxe est bien connu : un cadre de vie attractif, mais des opportunités encore limitées. « On a un cadre de vie exceptionnel, et au final, tout le monde veut revenir. Autant pouvoir travailler sur place. »
Dix ans après ses débuts, Katxi Klothing n’a pas seulement construit une marque. L'entreprise a contribué, à son échelle, à faire vivre un territoire. En créant de l’emploi, en mobilisant des savoir-faire locaux, en tissant des liens entre plusieurs acteurs.
Une trajectoire qui illustre pleinement l’ambition de produire ici, non pas seulement des biens, mais de la vie. Et peut-être que tout tient dans cette simplicité revendiquée au travers du discours de son fondateur : « On est une boîte jeune, cool, dynamique. Ceux qui viennent nous voir se retrouvent là-dedans. »
Derrière la légèreté apparente, une réalité bien concrète, à savoir celle d’une production ancrée, humaine, et profondément vivante.
Sébastien Soumagnas
Les données financières disponibles
Date de création : 16 février 2016 à Saint-Jean-de-Luz .
Chiffre d'affaires (CA) :
2019 : 330 000 euros (contre 140 000 € en 2018) .
Année précédant 2021 : Plus de 500 000 euros .
Depuis, la marque indique connaître une "croissance à deux chiffres" sans plus de précision.Effectifs : 20 personnes réparties dans les bureaux et 5 boutiques .
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