Sur les hauteurs de la technopole Izarbel, à Bidart, il n’y a ni chaîne de montage, ni bruit de machines. Et pourtant, ici, on produit. Et pas quelque chose d'anodin : de l’intelligence médicale, capable d’aider des médecins, à des milliers de kilomètres, à poser des diagnostics plus rapides et plus précis.
Fondée en 2011 et implantée au Pays Basque depuis 2018, Sophia Genetics s’est progressivement imposée comme l’un des acteurs majeurs de la médecine des données. Sa plateforme d’intelligence artificielle analyse des informations génomiques, cliniques et d’imagerie pour accompagner les professionnels de santé dans la compréhension de maladies complexes, notamment les cancers et les pathologies rares.
Une production immatérielle certes, mais bien réelle dans ses effets. « Oui », répond d’emblée Jurgi Camblong, cofondateur et directeur général, lorsqu’on lui demande si l’on peut parler ici de production de vie. « Peut-être que je peux aussi vous donner un peu de recul. »
Un choix industriel… et territorial
Lorsque Sophia Genetics décide d’ouvrir un second site de recherche et développement, l’entreprise compte environ 200 collaborateurs. Aujourd’hui, elle en rassemble plus de 420 dans le monde. Et c’est à Bidart que ce deuxième pôle voit le jour.
« Le besoin qui était émergent, c’était que tout le développement de notre plateforme… on est arrivé à la conclusion qu’il nous fallait des développeurs ailleurs », explique Jurgi Camblong. « Parce que le fait qu’on avait tout le monde en Suisse faisait qu’ils étaient toujours sous pression… et on ne leur donnait jamais le temps long pour créer de la technologie pour le moyen-long terme. »
Créer un nouveau site n’est donc pas un choix de confort, mais une décision industrielle. « Quand on fait ça au niveau du logiciel, on accumule beaucoup de data techniques. Et donc c’est là où a émergé l’idée de créer un deuxième site de recherche et développement. »
Le Pays Basque s’impose alors pour plusieurs raisons. La proximité avec les marchés français et espagnol, d’abord. « Notre marché dans lequel on fait le plus d’innovation par l’interaction avec les utilisateurs, ça a été historiquement le marché français. » Mais aussi une question de cadre de vie. « 30 % de nos équipes sont des docteurs en Computer Science, en Data Science… c’est des gens très passionnés, mais à qui il faut offrir un cadre de vie dans lequel, dès qu’ils sortent, ils puissent profiter de la beauté de la nature. »
Et puis, il y a une dimension plus personnelle, assumée mais non déterminante. « Contribuer à l’emploi, contribuer à l’industrialisation et permettre à des gens qui étudiaient et se développaient au Pays Basque de travailler ici, mais dans un projet qui était un projet international. »
Une usine… sans usine
À Bidart, environ 60 à 65 personnes travaillent aujourd’hui pour Sophia Genetics. Et près de 80 % d’entre elles sont des ingénieurs. « C’est un centre d’ingénieurs où on forme des ingénieurs qui forment… Pas des ingénieurs qui vont dans une école pour devenir des super managers. C’est des ingénieurs qui forment, des gens qui sont là pour produire. »
Produire quoi ? Des lignes de code, des architectures logicielles, des interfaces, des systèmes capables d’absorber des volumes de données considérables et de les transformer en informations exploitables. « Cette année, on va calculer plus de 2 pétaoctets de données », détaille le dirigeant. « On a un client qui charge à peu près 12 téraoctets de données par semaine. Un client, un seul. Et il faut qu’on fasse ce calcul en moins de 8 heures. »
La contrainte est simple : le temps médical. « Il faut que ce ne soit pas plus long qu’une nuit, pour que le lendemain matin, les experts puissent à l’hôpital accéder aux données et faire l’interprétation. »
Derrière cette exigence, une réalité vertigineuse. « Un génome, c’est 50 mètres de livres dans une bibliothèque. »
Du moteur au cockpit
Pour expliquer la répartition du travail entre les différents sites, Jurgi Camblong utilise une image. « Si on faisait l’image d’une voiture, l’IA c’est le moteur. Ça, ça se fait en Suisse. Par contre ici, ce qu’ils font, c’est tout ce qui est le cockpit. »
À Bidart, les équipes développent donc les outils qui permettent d’accéder à la puissance de l’intelligence artificielle : interfaces, systèmes, architecture logicielle. Une fonction moins visible, mais essentielle. « Le plus difficile, ce n’est pas que l’IA. C’est aussi comment scaler ça au niveau de l’ingénierie, de l’architecture, de la carcasse, du cockpit… C’est très difficile. »
Ce mode opératoire est un peu une manière de rappeler que la production numérique repose autant sur l’infrastructure que sur les algorithmes.
Produire de l’intelligence
Chez Sophia Genetics, la valeur ne se mesure pas en pièces produites, mais en connaissances générées. « Complètement », affirme le dirigeant lorsqu’on évoque cette idée. « C’est l’intelligence qu’on apporte et le savoir qu’on apporte aux utilisateurs. »
Le principe est simple : mutualiser l’expérience médicale à l’échelle mondiale. « On permet à des hôpitaux de résoudre des cas qu’ils n’auraient pas pu si nous-mêmes n’avions pas été exposés à ces cas-là dans d’autres hôpitaux et dans d’autres pays. » Résultat : « un diagnostic plus rapide, plus précis ».
Concrètement, les établissements de santé envoient leurs données sur la plateforme. « Ils chargent les données… les données sont calculées sur la nuit et le lendemain, ils reçoivent un email. » Puis vient l’étape clé : l’interprétation. « Trouver le signal, c’est beaucoup plus compliqué qu’analyser la Terre avec des télescopes. Donc il faut trouver ce signal très complexe, l’annoter, le simplifier. »
Et rendre cette complexité accessible. « Leur permettre d’avoir accès à cette information pour faire une interprétation. Et en général… ils arrivent à faire l’interprétation dans les cinq minutes. »
Une culture d’entreprise d'ici et ailleurs
Entreprise globale, Sophia Genetics opère dans plus de 70 pays. Mais son identité ne se résume pas à son envergure. « On est un mélange de beaucoup de choses », résume Jurgi Camblong. Ce mélange s’incarne dans une culture interne structurée autour de « vertus » plutôt que de valeurs. « Parce que les vertus, c’est des actions, et les valeurs, c’est des croyances. »
Parmi elles : « on fait, on décide », « on apprend », « on collabore et on innove ». Et surtout une idée centrale : donner les moyens d’agir. « Pour moi, “empower”, c’est donner aux gens les chances. Les outils, la direction. » Un positionnement qui s’oppose à une certaine vision du management. « Pour moi, déléguer, c’est très négatif… ça veut dire que je me suis déchargé. »
Au cœur de cette culture, un principe simple : « We care. On prend soin des employés, des patients, des hôpitaux, des actionnaires, des clients. » Un héritage revendiqué. « Je pense que ça vient aussi des racines que moi j’ai reçues en grandissant ici… que ce soit l’Ikastola (NDLR école immersive basque), que ce soit les Croisés de Bayonne… » (association sportive de football)
Produire ici pour agir partout
À Bidart, Sophia Genetics incarne une évolution profonde de la notion de production. Une production qui ne transforme pas la matière, mais la donnée. Qui ne fabrique pas d’objets, mais des outils de décision. Et pourtant, l’impact est tangible.
Chaque nuit, des volumes massifs de données sont analysés. Chaque matin, des médecins disposent d’éléments nouveaux pour comprendre une pathologie. Chaque jour, des patients bénéficient d’un diagnostic potentiellement plus rapide.
Une chaîne de production, en somme. Mais une chaîne où l’usine est numérique, les matières premières sont des données, et le produit final… une décision médicale.
Face à ces enjeux, Jurgi Camblong revendique une forme d’engagement. « Moi, je pense que je suis un militant. » Un militant de la coopération, surtout. « Expliquer pourquoi on doit travailler ensemble, expliquer pourquoi ça fait sens de travailler ensemble dans une plateforme. » Car l’enjeu est là : accélérer. « Sinon, ça va nous prendre 100 ans pour réaliser ce qu’on peut réaliser dans 10 ans. » Une conviction qui dépasse largement le cadre de l’entreprise.
Une autre idée de la production
Dans un territoire où la production a longtemps été associée à l’agriculture ou à l’industrie, Sophia Genetics apporte un contrepoint. Produire, aujourd’hui, peut aussi vouloir dire :
concevoir des systèmes,
traiter des données,
créer des outils d’aide à la décision,
faire circuler le savoir.
À Bidart, cette production-là existe déjà. Elle emploie des ingénieurs, attire des talents internationaux, et relie le Pays Basque à un réseau mondial d’hôpitaux et de centres de recherche.
Une production discrète, silencieuse, mais essentielle... et profondément ancrée ici. Et Jurgi Camblong de conclure : « On a besoin d'industrie et de production, la plus propre possible, responsable possible, plus long-terme et durable possible parce qu’il ne faut pas qu'on vive uniquement sur le tourisme et le service. »
Sébastien Soumagnas
En chiffres
2011 : année de création
de 100 millions : prochain chiffre d'affaires
420 : nombre de salariés dans le monde
dont 65 à Bidart
ICI, on produit la vie
Chaque mercredi, au minimum, vous retrouverez cette rubrique : un rendez-vous inédit pour défendre les métiers de production. Des témoignages, des reportages, des interviews, des dossiers permettront de porter cette CAUSE majeure, pour la faire avancer.
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Plus nombreux qu’on ne le pense, ceux qui produisent au Pays Basque montrent la voie. On pense souvent à quelques fleurons industriels, à des grands groupes, mais une multitude de femmes et d’hommes font partie de l’aventure production, avec des structures de toutes tailles. Les petits ruisseaux font les grandes rivières.
Tous méritent d’être encouragés.
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Igor Laski DR
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