Sur les versants des montagnes du Pays basque intérieur, les brebis font partie du paysage. Elles montent en estive, redescendent à l’automne, nourrissent une filière fromagère emblématique. Mais derrière cette vision idéale des traditions, une réalité beaucoup moins connue persiste, à savoir que chaque année, des milliers de tonnes de laine sont jetées, brûlées ou enfouies.
C’est de ce paradoxe qu’est née l’entreprise Traille. « Franchement, ça m’a semblé hallucinant », se souvient sa fondatrice, Muriel Morot. « On jetait une matière issue de notre territoire, du vivant, tout en produisant énormément de plastique. »
Un déclic… et une obsession
L’histoire commence presque par hasard, lors d’une rencontre avec un berger. « Quand j’ai fondé Traille, c’est en discutant avec lui que j’ai découvert cette situation. Et là, tout s’est aligné : l’industrialisation, l’appauvrissement du monde agricole, la pollution… »
Le choc est immédiat. Et durable. « À partir de là, c’est devenu presque obsessionnel. Depuis ce jour, il ne se passe pas une journée sans que je pense à la filière laine. »
Rien ne prédestinait pourtant cette ancienne consultante à se lancer dans cette aventure. « J’avais un restaurant avec mon mari, et avant ça un métier “sérieux” dans un cabinet de conseil. » Comme pour beaucoup de gens, le Covid a agi comme un accélérateur. Une reconversion s’impose. Mais pas n’importe laquelle. « Je suis arrière-petite-fille d’éleveur. Il y a sans doute une forme de transmission. » Jusqu’au nom même du projet : Traille, « le chemin que prennent les brebis quand elles montent en estive ».
Redonner de la valeur… et du pouvoir
Car derrière la laine, c’est toute une filière qui vacille. En quelques décennies, la France a perdu l’essentiel de ses savoir-faire : lavage, cardage, filage, tissage… À tel point qu’aujourd’hui, seule une infime partie de la laine française est transformée localement. Et les éleveurs, eux, restent au bout de la chaîne. « Ils produisent, ils arrivent à la coopérative, et on leur dit à quel prix on va leur acheter. Ils n’ont quasiment plus de prise. »
Redonner une valeur à la laine, c’est donc aussi redonner du sens, et un peu de contrôle, à leur métier. « Se réapproprier une petite partie de la chaîne, même modestement, ça permet de reprendre contact avec le réel. »
Traille s’inscrit dans cette logique, en achetant la laine à un prix juste et en travaillant directement avec les acteurs du territoire. Mais aussi en réactivant des savoir-faire oubliés. « Il y a vingt ans, on savait trier la laine, organiser une tonte propre… Aujourd’hui, tout ça a quasiment disparu. »
Reconstruire une filière
Le défi est immense. « Est-ce plus difficile de produire ou de reconstruire une filière ? Clairement, les deux. » Dans ce contexte fragile, Traille fait un choix stratégique : partir des débouchés. « Il faut d’abord vendre avant d’investir dans des machines. » Une logique pragmatique, dans un pays où les outils industriels sont rares… et souvent sous-utilisés. « Le vrai enjeu, ce sont des débouchés pérennes. Une fois qu’ils seront solidifiés, on pourra renforcer l’outil industriel. »
Cette approche s’inscrit dans une vision plus large : recréer une chaîne de valeur complète, locale, durable, capable de soutenir les emplois de production.
Et c’est là que Traille surprend. L’innovation revendiquée n’est pas technologique au sens classique, mais presque… régressive. « Ce qui est assez fou, c’est qu’on appelle “innovation” le fait de refaire ce qu’on faisait avant. Utiliser de la laine plutôt que du plastique. »
Avec le soutien du Centre européen des textiles innovants, l’entreprise développe pourtant de véritables solutions techniques : ouate isolante, textiles techniques, matériaux pour l’industrie de la mode. Car la laine possède des propriétés naturelles exceptionnelles : isolante, thermorégulante, résistante, biodégradable. Autant d’atouts dans un secteur textile responsable de 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. « On est en pleine R&D, mais ça reste de la low-tech. L’enjeu, c’est que ça fonctionne à grande échelle. »
Du textile… à la terre et à l’enfance
Cette logique d’usage multiple a donné naissance à deux déclinaisons concrètes du projet.
D’abord Puxka, un paillage 100 % laine destiné aux professionnels des espaces verts et de l’agriculture. Une alternative locale aux bâches plastiques, capable de retenir l’eau, nourrir les sols et réguler la température.
Ensuite Caloun, une marque de puériculture pensée comme « un cocon de naissance ». Ici, la laine devient lien : entre parents et enfants, entre territoire et savoir-faire. Deux extensions qui incarnent la même idée : valoriser une ressource locale dans des usages contemporains.
Mais face à une industrie textile mondialisée, la bataille est inégale. « Si on parle de la balance commerciale avec la Chine, je ne vais pas la rééquilibrer toute seule. » Et du côté des consommateurs, la prise de conscience reste limitée. « Le prix reste déterminant. Il y a même une “prime au vice” : plus c’est produit loin et de manière polluante, moins c’est cher. »
Pour les marques, en revanche, les lignes bougent. Pression réglementaire, exigences environnementales : la traçabilité devient un enjeu. « Nous, c’est un axe fort. Mais ça ne suffit pas. Il faut aussi proposer des produits performants et désirables. »
Entre engagement et entrepreneuriat
Derrière Traille, il y a aussi un choix de vie assumé. « J’ai fait des sacrifices. Je gagnais mieux ma vie avant. Mais aujourd’hui, ce que je fais a une valeur incomparable. » Un équilibre entre engagement et plaisir d’entreprendre. « Développer, créer des partenariats, aller chercher des marchés… c’est très stimulant. » Avec, en filigrane, une conviction : il est possible de faire autrement. « Introduire plus de solidarité, d’économie circulaire… ça peut fonctionner. »
Dans cette dynamique, la rubrique « Ici, on produit la vie » trouve un écho particulier. « Mettre en lumière ces initiatives, c’est essentiel. On ne se rend pas compte de tout ce qui se passe autour de nous. » Car au-delà des discours, une réalité demeure : sans production, pas de vie. Et sans structuration collective, difficile de pérenniser les initiatives. « On a perdu des outils industriels. Aujourd’hui, on n’est même plus capables de produire certains basiques ici. »
Parmi les pistes évoquées : une commande publique plus engagée, mais aussi davantage de coopération entre acteurs locaux. « Si on arrivait à structurer des projets collectifs, tout le monde serait gagnant. »
Une entreprise… et tout un écosystème
Aujourd’hui, Traille repose encore sur une structure légère. « Je suis seule en salariée, mais je travaille avec trois freelances réguliers. » Mais derrière cette petite équipe, c’est toute une filière qui se reconstruit peu à peu. Éleveurs, tondeurs, industriels, marques… un écosystème en devenir.
Et une ambition on ne peut plus limpide : faire en sorte que la laine ne soit plus jamais un déchet.
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Sébastien Soumagnas
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Un défi majeur à relever ensemble…
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