À Ossès, dans la vallée de la Nive, la terre n’est pas seulement un matériau. Elle est une mémoire, un héritage, presque une évidence. Chez la famille Goicoechea, elle se transmet depuis trois générations, comme une langue vivante.
L’histoire commence en 1960, lorsque Jean-Baptiste Goicoechea, ancien bûcheron, se tourne vers l’argile en rachetant une carrière en Navarre. Un choix fondateur : maîtriser la matière pour mieux créer. Son fils Michel donnera ensuite une nouvelle impulsion en structurant la production à Ossès, avant que la troisième génération, incarnée aujourd’hui par Iñaki et Maitena, ne prenne le relais. « Le plus bel architecte, ce n’est pas le potier, c’est celui qui a créé la terre, les reliefs, les massifs. La nature est une très belle source d’inspiration », glisse Iñaki Goicoechea.
« Les poteries Goicoechea, c’est une histoire de famille avant tout. Une histoire de nom, d’ancrage… Ce n’est pas juste une entreprise, c’est quelque chose de très personnel, de très enraciné, » précise Maitena Goicoechea, directrice générale des Poteries Goicoechea. Dans cette entreprise familiale, tout part de là, du territoire, de ses formes, de sa force et de son élégance. Une inspiration qui se retrouve dans les courbes des poteries, reconnaissables entre toutes.
Produire, une affaire profondément humaine
Derrière chaque pièce, il y a des gestes, du temps, mais surtout des femmes et des hommes. Une cinquantaine au total, répartis entre Ossès et la Navarre. « Sans l’équipe, on n’est rien. On ne pourrait rien faire sans des gens fidèles, engagés. Tout ça, c’est une seule et même aventure humaine », insiste Maitena Goicoechea.
Ici, produire ne se résume pas à fabriquer. En effet, c’est faire vivre un collectif, maintenir des emplois, transmettre des savoir-faire. « Quand on est née ici, qu’on y a grandi, il y a une vraie fierté à continuer cette histoire. Et puis, faire vivre des gens ici, leur permettre de rester et de travailler au pays, c’est essentiel. » Dans un territoire où les activités de production ont reculé au fil des décennies, cette réalité prend une dimension particulière.
À Ossès, dans le village des artisans, l’entreprise s’inscrit dans un écosystème vivant. « Il y a une vraie dynamique. L’intérieur du Pays basque est actif, et on est fiers d’y contribuer », poursuit-elle.
Produire, chez Goicoechea, commence bien avant l’atelier. C'est effectivement dans la carrière familiale de Navarre, où l’argile est extraite, exposée aux intempéries pendant des mois, puis transformée patiemment.
Concassage, tamisage, mélange avec la chamotte, extrusion… Chaque étape compte. Chaque étape conditionne la suite. Jusqu’au façonnage, où différentes techniques coexistent : estampage, calibrage, tournage, ou encore la spectaculaire technique de la corde pour les grandes pièces. « On s’appuie sur des techniques anciennes, mais on les adapte. On les fait évoluer à notre façon », explique Maitena.
Dans les ateliers, la modernité n’efface pas la main. Elle l’accompagne. Les fours sont plus performants, les outils plus précis, mais le geste reste central. « Il y a des choses qui ne pourront jamais être mécanisées, comme le tournage à la main ou certaines finitions. Et c’est très bien comme ça. »
Moderniser sans renier
Avancer sans trahir, c’est tout l’équilibre de la maison. L'objectif est d'innover sans dénaturer. « On est un peu hybrides. Il y a une partie plus industrielle, mais aussi tout un travail qui reste profondément artisanal », résume la dirigeante.
La modernisation, ici, ne se limite pas à la production. Elle concerne aussi les conditions de travail, la pénibilité, l’accompagnement des équipes. « La vraie modernité, c’est aussi ça, c'est à dire permettre aux gens de travailler mieux, de durer dans le métier. » Un positionnement qui rejoint les enjeux actuels de responsabilité sociale et environnementale, sans jamais perdre de vue l’essentiel, à savoir la qualité du produit et le sens du geste.
À première vue, tout semble local. L’argile, les équipes, l’histoire. Et pourtant, les poteries Goicoechea voyagent. Hôtels de luxe, restaurants, boutiques, particuliers… les créations basques se retrouvent aux quatre coins du monde. Mais pour Maitena Goicoechea, l’essentiel est ailleurs. « Que nos poteries partent à deux kilomètres ou à mille, ça ne change rien. Ce qui compte, c’est pourquoi les gens les choisissent. »
Une vision qui dépasse la logique purement économique. « Ce n’est pas une question de moyens, c’est une question de sens. Aujourd’hui, les gens cherchent du sens, et nous aussi. »
Un esprit plus qu’un produit
Dans une économie marquée par l’instantanéité, la patience du geste de la poterie peut sembler décalée. Mais chez Goicoechea, cette différence est assumée. « Oui, on est peut-être à contre-courant… mais ça nous amuse. Parce que tout est relatif. On avance comme on est. » Une manière de faire sans posture, sans revendication excessive. Juste une autre façon de produire.
Alors que les métiers de production peinent parfois à attirer, l’entreprise affiche une moyenne d’âge étonnamment jeune. « On est autour de 25-30 ans. On attire des jeunes, même en saisonnier. » La clé ? La formation interne, l’ambiance, le sens donné au travail. « Il n’y a pas vraiment de prérequis. Il faut aimer travailler avec ses mains. Le reste, on l’apprend ici. »
Un message qui résonne avec l’ambition de cette rubrique, à savoir redonner envie de produire, ici. Au fond, les poteries Goicoechea ne revendiquent pas seulement un savoir-faire, mais un état d’esprit. « Ce qui compte, c’est l’esprit de l’entreprise. Ce qu’on transmet, ce qu’on partage. »
Un esprit que la famille ouvre régulièrement au public, notamment lors des portes ouvertes du village des artisans. L’occasion de découvrir les ateliers, mais aussi ce qui ne se voit pas toujours : la passion, l’exigence, le collectif.
Produire, ici, ce n’est pas seulement fabriquer des objets. C’est créer du lien, maintenir des équilibres, faire vivre un territoire. Et donner, peut-être aussi, envie à d’autres de prendre le relais.
Sébastien Soumagnas
ICI, on produit la vie
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Un défi majeur à relever ensemble…
Plus nombreux qu’on ne le pense, ceux qui produisent au Pays Basque montrent la voie. On pense souvent à quelques fleurons industriels, à des grands groupes, mais une multitude de femmes et d’hommes font partie de l’aventure production, avec des structures de toutes tailles. Les petits ruisseaux font les grandes rivières.
Tous méritent d’être encouragés.
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