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Publié le Mis à jour le

CAHIER DE VACANCESEugène Casalis et ses Souvenirs

Parus en 1884, les Souvenirs de l’Orthézien constituent un témoignage d’une valeur inestimable sur la vie des contrées d’Afrique australe au cœur du XIXe siècle...
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Cette semaine, on a choisi de vous parler d’Eugène Casalis (1812-1891), missionnaire protestant dont les magnifiques souvenirs, qui se lisent comme un roman, nous entrainent d’Orthez au Basutoland en passant par Bayonne, Paris et Le Cap. Un voyage inoubliable.

Petit-fils de Jean Casalis, commerçant orthézien natif d’Araujuzon, Eugène Casalis naquit en 1812 dans une famille huguenote et nourrit très tôt un fort intérêt pour la religion. Il était âgé d’à peine 10 ans lorsque ses parents, Arnaud Casalis et Marthe Labourette, le confièrent aux bons soins du prédicateur suisse Henri Pyt, qui l’emmena à Bayonne et se chargea de son instruction.

C’est auprès de ce mentor que survint chez le garçon « l’éclosion des premiers germes d’une véritable vie religieuse ». « C’est lui qui m’y rendit attentif pendant un séjour que nous fîmes à Biarritz, où il aimait à me conduire de temps en temps. Pendant deux ou trois jours, nous errâmes, sur cette superbe plage qui attire maintenant un si grand nombre de baigneurs, mais qui n’était alors fréquentée que par quelques pêcheurs », écrit-il dans ses Souvenirs.

Là se révéla petit à petit, au prix de longues hésitations et non sans déchirements intérieurs, la vocation de missionnaire du jeune et sensible Casalis. En l’attente d’une destination qui devait initialement être l’Algérie, son apprentissage se poursuivit à Paris, où « le choléra nous arrivait pour la première fois du fond de l’Asie. On en mesurait les progrès sur les cartes de géographie ; on en comptait journellement les effrayantes étapes. Les cordons sanitaires n’y faisaient rien ». Un petit clin d’œil qui rappellera de récents « souvenirs » à nos lecteurs…

Du Cap au Lesotho…

En novembre 1832, c’est finalement le grand départ vers Le Cap, en Afrique du Sud. Avec ses compagnons Constant Gosselin, maçon originaire de la Somme, et l’Héraultais Thomas Arbousset, Casalis s’embarqua sur un brick anglais de 250 tonneaux et passa 3 longs mois sur les eaux de l’Atlantique.

En ces temps déjà lointains, « bien peu de gens conservaient quelque espoir de revoir un missionnaire partant pour le cap de Bonne-Espérance ». Mais Casalis, lui, en revint deux fois, en 1849 pour venir édifier la population française sur son expérience et encourager de nouvelles missions, puis en 1855 pour un retour définitif dans la Capitale, où il dirigea lui-même la Maison des missions… jusqu’en 1882.

C’est vraisemblablement dans la foulée qu’il rédigea ces petits mémoires sobrement intitulés « Mes souvenirs » et parus en 1884 chez Fischbacher, 7 ans seulement avant sa mort.

Eugène Casalis nous y décrit dans une langue irréprochable, avec un grand talent et un sens inné de l’observation, la mosaïque des populations d’Afrique du Sud dans la première moitié du XIXe, avec ses Hottentots, ses Bushmen, ses Cafres, ses marchands malais, ses colons anglais et hollandais ou encore ses descendants français des victimes de la révocation de l’édit de Nantes. Le missionnaire ne dénombre pas moins de 4.000 rejetons de compatriotes exilés « dans le district compris entre la Vallée du Charron, Drakenstein, Fransche-Hoek et La Perle ».

Avant d’être fixé sur sa destination finale, il se promène un peu et gravit la fameuse montagne de la Table, depuis laquelle « dans les profondeurs vertigineuses, la ville du Cap n’est plus qu’un damier ». Au loin, « les vaisseaux à l’ancre rappellent les jouets que nos enfants font naviguer sur les bassins des Tuileries. Au-delà, c’est l’Océan sans bornes : ses vagues les plus formidables ne sont plus que de légères rides, et c’est à peine si l’on entend leur murmure, même lorsque le vent souffle en tempête ».

Après un assez long voyage dans l’intérieur des terres sud-africaines depuis Port Elizabeth, prétexte idéal à de savoureuses descriptions et anecdotes (avec en particulier d’excellentes pages sur les manies féroces du roi des animaux), nos 3 missionnaires se rendent enfin sur le « champ de travail » où Dieu les a appelés, là où nul Européen n’avait encore mis les pieds : le « pays des Bassoutos », dans l’actuel Lesotho.

Un pays de « montagnes majestueuses séparées les unes des autres par de larges vallées et présentant presque toutes l’aspect de forteresses couvertes d’une vigoureuse végétation jusqu’à une centaine de mètres de leur sommet. Là, de gros rochers de grès, semblables à une gigantesque maçonnerie, leur faisaient un couronnement à peu près horizontal ».

En visite chez Moshoeshoe…

On ne gâchera pas le plaisir des futurs lecteurs de Casalis en leur racontant par le menu le difficile établissement de nos missionnaires du côté de Thaba Bosiu (littéralement « la montagne de la nuit »), dont l’auteur fait un passionnant récit. Mais on peut nous croire sur parole : la bienveillance qui transpire de ces pages constitue une véritable bouffée d’air frais… et une source d’inspiration, qu’on soit croyant ou non.

On se contentera de dire que le témoignage de Casalis est aussi d’une grande importance historique, en premier lieu du fait des relations étroites nouées sur place par l’auteur avec le roi « Moshesh », premier souverain du Basutoland (territoire qui fut par la suite érigé en protectorat britannique). Moshoeshoe, comme on le nomme le plus souvent, s’était réfugié avec les siens à Thaba Bosiu dans les années 1820, victime des guerres engendrées par la politique d’expansion du roi des Zoulous Chaka.

Casalis rapporte de nombreux détails sur la vie et la personnalité de ce premier « roi du Lesotho », chef pacifique et d’une grande sagesse dont il est brossé un très beau portrait, à grand renfort d’anecdotes éclairantes.

Nous n’en citerons qu’une parmi les plus édifiantes. Alors que les missionnaires expliquent au chef et à son entourage que tous les hommes, quelle que soit leur couleur, sont nés d’un même père, certains proches de Moshesh se récrient : « Cela ne se peut pas. Vous êtes blancs, nous sommes noirs, comment pourrions-nous avoir le même père ? » Sans hésiter, le roi leur répond ceci : « Imbéciles ! Dans mes troupeaux il y a des bœufs blancs, des bœufs rouges, des bœufs bigarrés, ne sont-ce pas tous des bœufs, ne proviennent-ils pas de la même souche et n’appartiennent-ils pas au même maître ? » De manière générale, on s’étonnera de la profondeur des échanges et des débats sur la religion entre nos missionnaires et le très spirituel chef des Bassoutos, qui malgré ses réticences de départ serait finalement mort en chrétien convaincu.

Réfléchir sur la colonisation…

Bien entendu, il a coulé pas mal d’eau sous les ponts depuis la mission d’Eugène Casalis. Et pourtant, ces Souvenirs nous montrent un homme portant un regard très actuel sur le monde. Ils sont par ailleurs extrêmement instructifs. En lisant ce texte, on mesure à quel point le sujet de la colonisation est complexe.

Casalis nous montre d’abord qu’il y avait de bons et de mauvais colons, mais aussi et surtout que les objectifs des missions allaient souvent à l’encontre de ceux de Boers ou d’Anglais avides de conquêtes. Le fragile apport des missionnaires a parfois été considérable, et c’est ce que montre très bien le récit de la fondation de Morija (nom de l’implantation de notre trio de missionnaires).

Outre la propagation d’idées religieuses condamnant la violence, les missionnaires ont contribué localement au progrès agricole, à l’adoption de la charrue, à de nouvelles pratiques d’élevage, à l’amélioration de l’habitat ou bien à la création de nombreuses écoles, et tout cela… à la demande de Moshesh.

Ces Souvenirs, sortes de mémoires se lisant comme un roman de voyage, sont au final une belle et intéressante leçon de sagesse et de fraternité, à mille années-lumière des oppositions frontales au goût du jour.

Ce texte, qui semble assez méconnu hors des cercles protestants, a été réédité pour la dernière fois en 2012 par le musée Jeanne d’Albret d’Orthez, qui avait consacré cette année-là une exposition à l’enfant du pays. Le musée propose aussi plusieurs autres ouvrages de et sur Casalis, à commencer par ses lettres à Joseph Nogaret, parues en 2014 aux Éditions Cairn.

Pour les courageux équipés de liseuses, le texte des Souvenirs de Casalis est aussi en ligne sur Gallica. Il constitue une introduction idéale à ses autres ouvrages, en même temps qu’une lecture de voyage originale et divertissante. Une lecture par ailleurs idéale pour relativiser les chaleurs d’août…

Réédition de 2012, cliquez ici

Pour lire en ligne (texte de la quatrième édition de 1886), c’est ici

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