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DES HUMEURS ET DES JOURSAmours rêvées

Martí Bouet vous invite à découvrir sa chronique mensuelle
Chemin de forêt dans un sous-bois

Elle a osé, la pimbêche bien pomponnée, elle a osé me le dire ! Sur le perron de la Poste, une dame rom (elle est rom, je le sais, elle me l’a confié au détour d’une brève conversation) fait la manche. Je lui donne la première pièce trouvée au fond de ma poche.

La pimbêche qui me suit, fait mine de fouiller dans son sac, retire sa main et ne donne rien… « Vous savez monsieur, moi, j’ai mes pauvres. » Cette abjecte expression n’est pas nouvelle. L’écrivain anar, Georges Darien, en son temps se scandalisait de cette charité hypocrite : « En France, en effet, on a ses pauvres. Tout être cossu qui se respecte, mâle ou femelle, dit : J’ai mes pauvres. Ainsi qu’il dirait : J’ai mes esclaves, mes choses, mes guenilles humaines sur lesquelles je puis étaler le clinquant de ma charité. La misère est sacrée, pour les Français riches. Il est défendu d’y toucher. On pourrait la détruire. »

Petite introspection. Et si moi, sans le savoir, sans le vouloir, avec mes inélégances, j’avais aussi la générosité sélective ? Question troublante. La preuve…

Jeudi, en allant au marché, j’ai fait ce que je n’avais jamais fait… Sur mon itinéraire, je traverse un terre-plein. Là, depuis des années, est installé un homme. Engoncé dans des vêtements militaires enfilés les uns sur les autres, enfoui, été comme hiver, sous de vieilles couvertures, couvert lorsqu’il pleut par l’improbable abri d’une bâche en plastique… Là, adossé au muret, cet homme attend. Impavide. Son attente est sans doute un grand mystère, mais moi, le nanti, l’affairé, le pressé, je ne m’en soucie pas… Juste un regard furtif, un inaudible bonjour, une piécette jetée dans la sébile, voilà comment, moi, l’indifférent des villes, je m’achète à peu de frais une bonne conscience… 

Mais, jeudi matin, il s’est passé quelque chose d’étrange et d’imprévu. Je me suis arrêté et je me suis assis au pied d’un arbre, à quelques mètres, juste en face de l’homme.

Pourquoi ? L’arbre était un cerisier du Japon et un bref coup de vent venait d’en arracher des fleurs qui flottaient dans l’air comme une neige rose. Beau spectacle : je me suis assis sous l’arbre pour attendre la fin de l’averse de fleurs. L’homme en face de moi a l’air de s’en foutre. Il ne regarde rien… Pourtant, en l’observant, je remarque qu’il fait un léger mouvement d’œil chaque fois qu’un jupon passe… Mon voisin clochard, voilà un réflexe que nous avons en commun ! 

Je repense à l’émerveillement de la vie heureuse du vagabond de Rimbaud dans Ma bohème lorsqu’il s’écrie : « Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées ! »

Martí Bouet

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