Abonnez-vous
Publié le

ICI ON PRODUIT LA VIEBastidarra : quand produire local devient un acte engagé

Fils d’éleveur, Hubert Candelé, dirigeant de Bastidarra, a fait le choix d’agir plutôt que de subir. Quinze ans plus tard, son entreprise fait vivre des dizaines de familles et démontre que produire ici reste une voie d’avenir.
Hubert Candelé, fondateur de Bastidarra et président associé d'Ona Cosmehtik
Bastidarra DR
Cette entreprise artisanale s’inscrit pleinement dans le mouvement inédit que PresseLib’ Pays Basque initie : « ICI, on produit la vie », pour mettre en avant chaque mercredi les femmes et les hommes qui produisent ICI et qui produisent ainsi de la vie ICI?

Produire ici, au Pays Basque, ce n’est pas seulement une affaire d’économie. C’est une manière de faire vivre un territoire, de maintenir des équilibres fragiles et de tisser des liens durables entre celles et ceux qui y habitent. À Bardos, la laiterie Bastidarra incarne cette dynamique. Née en 2010 de la volonté d’un fils d’éleveur de ne pas laisser filer la valeur du lait produit localement, l’entreprise s’est progressivement imposée comme un acteur à part entière de la filière agroalimentaire.

Aujourd’hui, avec 45 salariés, une dizaine de fermes partenaires et une diversification allant jusqu’aux cosmétiques, Bastidarra illustre concrètement ce que signifie « produire la vie », à savoir transformer une matière première du territoire en activité, en emplois, en perspectives. Rencontre avec Hubert Candelé, un dirigeant qui revendique un modèle ancré, engagé et résolument tourné vers l’avenir.

L'établissement de Bastidarra situé à Bardos
Bastidarra DR

Fils d’éleveur, vous lancez Bastidarra en 2010 : qu’est-ce qui vous a fait passer à l’action ?
Hubert Candelé : Avec le recul, plusieurs éléments expliquent ce choix. D’abord, un attachement très fort au territoire et la volonté d’y travailler. Ensuite, la conviction que je pouvais avoir un rôle à jouer dans un environnement économique qui m’était pourtant assez étranger.
Je ne voulais pas laisser les choses se faire sans moi, ni rester les bras croisés. La problématique agricole, je l’ai vécue à travers mes parents. C’est quelque chose de profondément ancré en moi, qui m’a touché, consciemment ou non. À un moment, je me suis demandé : est-ce que je cautionne cette situation ? Est-ce que je peux agir ? Est-ce que je peux tenter quelque chose ?

Qu’est-ce que cela vous inspire qu’un média s’intéresse à ces enjeux au Pays basque ?
H. C : C’est d’abord une forme de reconnaissance, et je vous en remercie. Une reconnaissance à la fois pour le monde agricole et pour le secteur industriel. Aujourd’hui, c’est important de ne pas réduire le Pays basque à ses vagues ou au piment d’Espelette. Le territoire, c’est aussi une activité agricole forte, ancienne, structurante, et une filière agroalimentaire bien présente.
Le fait que des médias s’intéressent à ces réalités, c’est essentiel. Cela permet de montrer que le Pays basque, ce n’est pas seulement du tourisme, mais aussi une économie productive.

Bastidarra achète son lait environ 15% plus cher, ce qui bénéficie aux producteurs
Bastidarra DR

Pourquoi la proximité avec vos fermes partenaires est-elle essentielle ? 
H. C : Au-delà de la simple proximité géographique, ce qui compte vraiment, c’est que le siège social de la laiterie soit lui aussi implanté sur le territoire.
Cela joue énormément, notamment dans la gouvernance. Aujourd’hui, mes enfants ont été à l’école avec ceux de mes éleveurs. Certains d’entre eux, je les connais depuis l’enfance. Je ne suis pas extérieur à cet écosystème, j’en fais partie.
La proximité est bien sûr importante pour des raisons logistiques, mais elle l’est tout autant pour la compréhension du territoire et des enjeux humains. Nous ne faisons pas qu’acheter du lait : nous accompagnons aussi nos partenaires, nous les rassurons, nous pouvons faciliter certains financements. C’est une relation globale, basée sur la confiance et la présence.


Pourquoi la transformation du lait est-elle si importante pour l’économie locale ? 
H. C : Nous avons fait réaliser une étude d’impact économique par un cabinet indépendant. Les résultats sont très concrets : aujourd’hui, trois emplois créés chez Bastidarra soutiennent un emploi agricole.
Un million d’euros de chiffre d’affaires généré par Bastidarra produit 540 000 euros de PIB dans les Pyrénées-Atlantiques et 670 000 euros à l’échelle de la Nouvelle-Aquitaine. Ça c'est du factuel.
Par ailleurs, nous achetons notre lait environ 15 % plus cher qu’une laiterie plus conventionnelle. Sur plusieurs centaines de milliers de litres, cela représente un différentiel significatif qui bénéficie directement aux producteurs.

Quel rôle joue aujourd’hui Bastidarra sur le territoire ?
H. C : Notre premier rôle, c’est de faire vivre 45 familles, ainsi qu’une quinzaine de familles d’éleveurs.
Mais au-delà de cela, nous montrons aussi que c’est possible. Si on a de la passion, peut-être qu'on peut inspirer d'autres personnes. Que l’entrepreneuriat et l’industrie ne sont pas réservés à une élite. Personnellement, rien ne me prédestinait à devenir chef d’entreprise.
J’ai démarré avec 50 000 euros et des convictions fortes. Ensuite, j’ai emprunté, cherché des partenaires… même si, bien sûr, tout ne s’est pas fait aussi facilement.

Ekia, les yaourts au lait de vache, brebis et chèvre

Pourquoi l’innovation est-elle devenue incontournable pour vous ?
H. C : Pour moi, il y a trois clés de réussite si on veut être là demain. La première, c’est d’avoir une vision claire, une stratégie à moyen terme, sur trois à cinq ans.
La deuxième, c’est l’innovation. Innover, c’est se différencier, proposer autre chose, aller sur de nouveaux marchés, offrir de nouveaux services. C'est essentiel. Personnellement, je ne veux pas vendre du prix, je ne veux pas rentrer dans cette guerre-là : je ne suis ni assez gros, ni structuré pour cela. Je préfère proposer des produits et une histoire différents.
Enfin, il y a la performance globale. Au-delà de la performance économique, une entreprise doit aussi prendre en compte ses impacts sociaux, sociétaux et environnementaux. Nous ne sommes pas parfaits, mais nous essayons d’agir de manière consciente et responsable.

Bastidarra a récemment créé la marque de cosmétiques Ona Cosmehtik, issue du "petit lait"
Bastidarra DR

Pourquoi le logement est-il devenu un enjeu clé pour votre activité ?
H. C : Effectivement, nous avons cofondé le collectif Lan eta Bizi Herrian à dix entreprises. Le logement est un sujet crucial, car il concerne directement nos salariés, mais aussi nos producteurs de lait. Si rien n’est fait, nous risquons demain de manquer de main-d’œuvre pour travailler dans nos unités de production.
C’est aussi une manière de montrer que les entreprises peuvent prendre leur part dans la résolution de ces problématiques.

Le manque d’attractivité de l’industrie est-il un vrai frein pour vous ?
H. C : Oui, clairement. Ces secteurs pâtissent d’une image parfois vieillissante, alors qu’ils sont en réalité très modernes, tant sur la gestion de production, la performance industrielle que sur du marketing, de la technologie alimentaire.
C’est un vrai défi de recrutement. Nous essayons d’y répondre en travaillant avec France Travail, en participant à des forums, et en valorisant davantage ces métiers.

Bastidarra DR

Quels sont aujourd’hui les principaux freins au développement de la production au Pays basque ?
H. C : Le principal frein, c’est l’accès au foncier. C’est un enjeu majeur. Créer une entreprise de production demande des investissements très importants, souvent plusieurs centaines de milliers d’euros. À l’inverse, vous pouvez être un consultant en achetant une Clio et un PC pour 15 000 euros.
Plus les investissements sont lourds, plus les projets sont difficiles à porter. Mais aujourd’hui, l’accès au foncier reste clairement le premier obstacle, il n'y a pas de doute.


À travers Bastidarra, c’est toute une vision de l’économie qui se dessine : une économie de proximité, exigeante, mais profondément humaine. Une économie qui ne se contente pas de produire, mais qui relie, soutient et anticipe.

Dans un contexte où les activités de production doivent sans cesse se réinventer pour exister, l’exemple de Bastidarra rappelle une évidence trop souvent oubliée, à savoir que derrière chaque yaourt, chaque litre de lait transformé, il y a des choix, des engagements et une responsabilité collective. Produire ici, c’est faire vivre bien plus qu’une entreprise. C’est faire vivre un territoire.

Propos recueillis par Sébastien Soumagnas

ICI, on produit la vie

Chaque mercredi, au minimum, vous retrouverez cette rubrique : un rendez-vous inédit pour défendre les métiers de production. Des témoignages, des reportages, des interviews, des dossiers permettront de porter cette CAUSE majeure, pour la faire avancer.

Pour découvrir, les articles déjà publiés dans cette rubrique, cliquez ici

Au sommaire de Ici, on produit la vie

  • Un rendez-vous hebdomadaire inédit pour défendre les métiers de production

  • Artzainak à Mauléon : les bergers d’une production indépendante

  • La Ferme Elizaldia : au cœur de Gamarthe, l’agro-pépite se bâtit de génération en génération

  • Créer une nouvelle dynamique autour de la fierté « industrielle »

  • Boulangerie du Moulin à Mauléon

  • Lynxter façonne l'avenir en 3D

  • L’IzarFamily invente une dimension humaine pour les télécoms et le numérique

  • Erro, quand la maroquinerie fait vivre un atelier, un village, un pays

  • Alki : des racines et des ailes

  • Itsalga, quand la mer nourrit la terre

  • Tannerie Carriat : le cuir solide et la créativité éclatante

  • SEI, le numérique made in Pays basque

  • Resak : le design naît du recyclé

  • Arsène, l’espadrille retrouve ses pas à Mauléon

  • Du garage à la pasta factory : la success story d’Irina

  • La maison Pascal Massonde cultive le goût de ses terres

  • Egiazki, la jeunesse basque qui entreprend ici

  • Antoine Maury et Zanzibar, à contre-courant des délocalisations

  • Port de Bayonne : quand l’industrie navigue vers le futur

  • BiPiA, quand l’artisanat nourrit l’économie basque

  • Comment le CETIA fait entrer le textile en économie circulaire

  • BioclimaKit, quand le compost fait repousser l'idée de produire localement

  • Kollect Tech transforme les toilettes en filière d’avenir

  • Le Béret Français : du fil au produit fini, du geste à l’avenir

  • Synelis et Olivier Neys au cœur des réseaux essentiels

  • Montrer, transmettre, fabriquer et... donner du sens

  • Epta fabrique à Hendaye des vitrines réfrigérées pour le monde entier

  • Quand l’océan inspire un projet industriel porteur de sens

  • Sokoa, l’industrie basque qui mise sur l’humain et le territoire

  • Uzitek, quand la mécanique de précision fait tourner les fabrications locales

  • Ainciart Bergara, gardiens d’un savoir-faire unique et vivant

  • Maison Laffargue : le cuir dans la peau, la transmission dans les mains

Les clefs de l'éco

  • Chiffre d’affaires ou bénéfice ?

  • La dette ou les dettes

  • L’investissement c’est quoi ? Et à quoi ça sert ?

  • Le besoin de financement d’une entreprise

Un défi majeur à relever ensemble…



Plus nombreux qu’on ne le pense, ceux qui produisent au Pays Basque montrent la voie. On pense souvent à quelques fleurons industriels, à des grands groupes, mais une multitude de femmes et d’hommes font partie de l’aventure production, avec des structures de toutes tailles. Les petits ruisseaux font les grandes rivières.



Tous méritent d’être encouragés.

A travers cette rubrique « ICI, on produit la vie », PresseLib’ veut animer une communauté, en favorisant des solidarités, en encourageant la partage d’expériences, en incitant aux transmissions, en faisant bouger les lignes, en faisant émerger des solutions nouvelles… Bref, en créant une dynamique inédite.

Participez !


Ce nouveau rendez-vous est celui d’une communauté, engagée pour défendre et valoriser les emplois de production. 

Rejoignez le mouvement !



Vous êtes un acteur de la production locale ? Faîtes-vous connaître en envoyant un message à redaction@presselib.com

Commentaires


Réagissez à cet article

Vous devez être connecté(e) pour poster un commentaire

À lire aussi