INDEX

EPIDEMIE - Entre gestion réaliste et culte de l’égalité : une tâche quasi impossible

Le 03 Mai. 2020

Philippe d’Iribarne, originaire d’ici, est un spécialiste réputé de la diversité des cultures et de leur effet sur la vie politique et sociale. Il nous livre un regard très pointu sur la situation…

Ses racines familiales sont à Saint Palais et à Orthez (famille Chesnelong). Philippe d’Iribarne, polytechnicien et diplômé des Mines, a été haut-fonctionnaire et conseiller à l’Elysée, avant de devenir un directeur de recherche incontournable dans le domaine des cultures nationales et de leur prise en compte dans la gestion des entreprises internationales, mais aussi dans celle de la société française.


L’analyse de Philippe d’Iribarne…

Dans son intervention du 28 avril à l’Assemblée nationale, le premier ministre a constaté que la circulation du virus n’est pas uniforme dans le pays. Les autorités locales, a-t-il affirmé, pourront procéder à quelques adaptations d’une stratégie nationale. Pousser plus loin l’adaptation à la diversité des situations est difficilement possible dans une France qui a le culte de l’égalité.

L’extraordinaire hétérogénéité de la sévérité du Covid-19 saute pourtant aux yeux. Même sans considérer une échelle plus fine que celle du département, les écarts sont abyssaux. Ainsi, à la date du 27 avril, il n’y a plus que 5 personnes en réanimation dans les Pyrénées-Atlantiques, loin d’être uniques dans leurs cas, pendant que dans les Hauts-de-Seine, seulement quatre fois plus peuplés, il y en a 325.


Rien ne permet de supposer que, le 11 mai, le contraste entre de vastes territoires d’où le virus aura quasiment disparu et certaines zones où il continuera à circuler activement sera moins vif. Certes, le virus est le même partout, et il en est de même des dimensions physique et physiologique de sa transmission.

Mais, pour comprendre la sévérité de son emprise, il faut aussi prendre en compte une dimension humaine, les façons de réagir de ceux qui y sont confrontés. Les comparaisons entre pays le montrent bien. La diversité humaine de notre pays n’est-elle pas un élément crucial de ce que nous vivons ? Il est difficile d’évoquer ce sujet. C’est que cela se heurte à une exigence d’égalité, et plus précisément à la manière dont cette exigence a pris forme dans une France postmoderne.

La diversité humaine de notre pays n’est-elle pas un élément crucial de ce que nous vivons ?
La conception de l’égalité qui fait référence dans le monde anglo-saxon est avant tout l’égalité des citoyens devant la loi. Dans le monde germanique, c’est une égalité de voix au chapitre dans les orientations prises par une communauté. En France, c’est d’abord une égalité sociale.

Dans un pays particulièrement marqué par la fréquente morgue des puissants, la condescendance ordinaire des privilégiés envers ceux avec qui ils ne sont pas prêts à « se commettre » et le ressentiment de ceux qui se sentent regardés de haut, grande est l’aspiration à échapper au poids des distinctions sociales.


Une vision de l’égalité…

Cette aspiration a marqué profondément la Révolution française. Elle a tout d’abord, dans une France éprise des Lumières, suscité d’immenses efforts pour transformer ceux qui occupaient une position inférieure. L’école a été un instrument essentiel d’élévation en apportant à tous l’instruction, la culture, la maîtrise d’un métier. Mais l’époque des hussards noirs de la République est bien révolue.

Dans un monde postmoderne, l’exigence d’égalité ne conduit plus à vouloir transformer les hommes pour que tous soient dignes d’être traités en égaux, mais à traiter tous les hommes en égaux en détournant le regard de ce qui pourrait dissuader de les voir comme tels.

Elle conduit à proclamer l’égalité de dignité de tous les choix de vie, de toutes les cultures, de toutes les religions sans qu’il soit permis de porter sur eux le moindre regard interrogateur susceptible de conduire à mettre en doute leur excellence.

Toute entorse en actes à ce précepte est vue comme une discrimination et toute entorse en paroles, comme une stigmatisation.


Pour l’épidémie de Covid-19, cette vision de l’égalité, avec le refus de « stigmatiser » certains groupes qui l’accompagne, rend difficile de poser même la question du rôle que peuvent avoir des différences de manière d’agir dans le fait que le virus circule de façon très inégale selon les lieux.

L’aspect humain du sujet est pourtant patent en plusieurs endroits du territoire. Dans le Grand Est, un grand rassemblement évangélique au tout début de l’épidémie a eu des effets massifs, qui se prolongent dans le temps. Avoir réalisé ce rassemblement juste à cette période, alors qu’il était bien difficile d’en imaginer les conséquences, relève naturellement d’un coup du sort. Ni les participants ni les organisateurs ne peuvent être tenus pour responsables de ce qu’il est advenu.

Mettre en avant cet événement ne conduit à stigmatiser personne, pourvu qu’on ne s’abandonne pas, comme certains ont pu le faire, à l’excès contraire qui consiste à voir dans ce rassemblement évangélique la cause principale de tous nos maux.


Considérons maintenant le cas des « quartiers sensibles ». Nombre de reportages ou de témoignage de policiers et de gendarmes soulignent combien le respect des règles qui permettent de limiter la circulation du virus fait question chez une part significative des habitants de ces quartiers qui coïncident plus ou moins avec ce qui a été qualifié de « territoires perdus de la République ».

Mais mettre ces observations en avant est accusé de conduire à stigmatiser ces quartiers et ceux qui y demeurent. Leurs défenseurs invoquent d’autres facteurs permettant de renverser l’accusation : le fait que de nombreuses personnes, caissières, infirmières, éboueurs, exerçant des métiers modestes, qui ont continué à travailler en étant souvent mal protégées, y résident ; la faible densité de médecins dans leur périmètre.


En l’absence d’études précises de la dynamique humaine du virus, à une échelle beaucoup plus fine (une commune, un quartier, un grand ensemble) que celle du département, on ne sait pas ce qu’il en est réellement et comment ces divers facteurs vont continuer à jouer après le 11 mai.

De façon générale, que feront les pouvoirs publics ? Continueront-ils à imposer des mesures très restrictives à toute la France parce qu’elles sont nécessaires dans certains territoires ? Ou admettront-ils que l’épidémie y reparte vigoureusement parce qu’il est impossible de continuer à confiner toute la France ?

Entre une gestion réaliste de l’épidémie et le respect de l’impératif d’égalité, nos gouvernants se trouvent face à une tâche quasi impossible. On comprend que, pour le moment, ils n’aient pas envie d’en parler et que le premier ministre ait fait appel de manière indistincte au civisme des Français.

Mais cela suffira-t-il ?

3 commentaires au sujet de cet article

  1. So what ? On fait comment ?
    La granulométrie départementale, qui contredit l’unicité des droits dans la République, va déjà être assez difficile à faire accepter et va conduire à des problèmes compliqués de “frontières” intérieures et de dérogations en tous genres pertinentes souvent (les problèmes des limites sont toujours idiots) mais difficiles à mettre en pratique.
    Aller plus loin, par niveau communal ou cantonal, certainement plus adapté sanitairement serait encore plus impossible à faire accepter pratiquement.
    Restons pragmatiques en restons au niveau départemental au moins pendant la première période de déconfinement : on verra bien ce qui se passe ce qui nécesiste un outil statistique que nous n’avons peut-être pas.

  2. Pas une phrase que je ne puisse faire mienne.
    Bravo pour un membre de nos élites, mais force est de constater qu’il y’en a beaucoup qui réfléchissent en ce moment.
    Aucun ne franchit cependant le pas d’oser évoquer la nécessité de réformes institutionnelles, alors que les constats faits montrent qu’il ne s’agit pas de politique à la journée, mais d’orientations essentielles de la société, qui ne peuvent être corrigées que par un mouvement de réforme fort de nos institutions et valeurs collectives.
    Je propose à Emmanuel Macron d’inaugurer une ère nouvelle en tenant sa promesse de campagne de supprimer les corps d’état, mesure qui serait profondément symbolique d’une volonté de changement à la hauteur de votre analyse, Monsieur d’Iribarne. Me soutiendriez-vous ?

  3. Et si on appliquait réellement le principe de subsidiarité ? Que tout ce qui peut être décidé à un niveau décisionnaire soit laissé à l’initiative de ce niveau, et que seul ce qui ne peut pas l’être dans le cadre du bien commun remonte au niveau au-dessus. Par exemple, pour la reprise de l’école, que chaque commune, chaque département, et chaque région, soit à même de décider de la date et des modalités, respectivement pour le primaire, le collège, et les lycées, dont ils sont (en principe) responsables…. La centralisation parisienne devient complètement étouffante et contre-productive.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *