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CAHIER DE DECONFINEMENT – Jean Rameau et Brimborion

Le 22 Mai. 2020

PresseLib’ vous propose de relire une œuvre littéraire marquante, classique ou méconnue, en lien avec les pays de l’Adour. On achève notre série avec un « petit » roman oublié du Landais…

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Il n’est pas si éloigné le temps où nos grands-parents apprenaient parfois à l’école, dans divers recoins de France, des poèmes du Landais Jean Rameau, de son vrai nom Laurent Labaigt (1858-1942).


Auteur prolifique, celui-ci composa aussi des dizaines de romans et connut de son vivant un grand succès. On s’intéresse cette semaine à son Brimborion, paru chez Paul Ollendorff en 1905.

D’après notre bon vieux dictionnaire, un brimborion désigne un « petit objet de peu de valeur ». Synonymes : bibelot, babiole, colifichet. Brimborion : tel est aussi le principal surnom de Mademoiselle Mauricette, 1m39, entre autres « Riquiqui », « Saxe » ou « Tanagra » (en référence aux anciennes statuettes grecques de terre cuite représentant femmes et enfants).


L’héroïne de Rameau est ainsi d’un « type à part, inclassable, comme un essai de femme inédite que la nature n’aurait pas continué, jugeant l’échantillon indigne de plaire au plus grand nombre sans doute, car la nature travaille toujours pour le plus grand nombre ; ce n’est pas une raffinée, elle ! »

Mauricette n’est point méchante, repoussante ou bossue comme la Monique Poulicat de Moune (sans doute le personnage le plus connu de Rameau), qui en plein cœur de ce pays d’Orthe où naquit et mourut l’auteur, offre « un exemple authentique et rarissime d’héroïne aimée d’amour et pourtant infirme et laide à la fois », pour reprendre les termes du Mercure de France (du 1er août 1913).

Cette dernière revue n’est d’ailleurs pas tendre avec « le timide Jean Rameau », qu’elle classe dans le « genre pleurard », et qui semble aujourd’hui avoir rejoint nos légions d’écrivains oubliés.


Triangle amoureux au bord de la Rance…

L’action de Brimborion ne se déroule pas du côté de Peyrehorade, mais en Bretagne, probablement vers Saint-Suliac, où la petite Mauricette, fille d’un riche homme d’affaires, acquiert le beau domaine du Mesnil-de-Haut, autrefois possédé par ses voisins les Pléneuc, famille d’aristocrates locaux tombés dans une relative pauvreté.

Elle s’éprend rapidement du jeune Rémi de Pléneuc, qu’elle sauve le jour de son arrivée en Bretagne, alors qu’imitant son père déclassé, celui-ci est venu se pendre au chêne emblématique de la propriété. Malheureusement pour la future « comtesse Riquiqui », Rémi prévoit d’épouser Roberte, fille du médecin Desbroussais. Cette dernière devient l’amie et la confidente de Mauricette, qui ira jusqu’à lui faire don dudit Mesnil-de-Haut, pour à travers elle en faire profiter l’élu de son cœur.

 


Le triangle amoureux est ainsi posé, autour duquel « naviguent » quelques personnages secondaires assez bien campés, comme M. Lerosellier, ce père qui ne refuse rien à sa fille et qui « se demanda si sa pauvre Mauriçon avait bien tout son bon sens pour se livrer à de telles prodigalités. Heureusement, les nouvelles ardoisières du Cantal allaient lui permettre de réparer cette folie ». Il trouve toujours une bonne affaire pour parer aux prochains caprices de son « tourniquet » chéri, certes un peu girouette mais aussi petite par la taille que grande par le cœur.

Parmi ces personnages secondaires, on pense aussi au vieux Tanguy Blouhiden, valet attaché à la propriété et incarnation de la mémoire et du bon sens paysans : « Voyez-vous, mademoiselle, des fleurs ou des fruits qu’on achète, c’est comme des enfants qu’on n’a pas nourris : on ne les aime jamais autant ».

 


« Dans son corps minuscule, elle sent palpiter un cœur »

À l’arrivée, c’est un roman fort agréable et bien équilibré que nous a livré l’ancien membre du fameux club des Hydropathes fondé par le périgourdin Émile Goudeau, autre oublié des lettres françaises. On sait bien que Rameau a été maintes fois taxé de naïveté et de sensiblerie. Sa Mauricette, ainsi que l’indique son patronyme, aime les roses… Et l’on ne peut s’empêcher de penser que s’il avait renoncé à sa « happy end » et laissé mourir son héroïne dans la serre de son jardin, sa postérité aurait pu être un peu mieux assurée.

Mais il a finalement préféré apporter du réconfort au « plus grand nombre » de ses contemporains… S’il s’inscrit en cela dans le sillon de vieux auteurs comme Paul de Kock, on devine aussi chez lui l’influence d’Hugo, dans la filiation duquel le Landais, écrivain de la nature, souhaitait se placer. L’écriture est limpide, élégante, assez académique mais très efficace, supérieure en tout cas à celle de bien des best sellers d’hier… et d’aujourd’hui.


Si ce Brimborion au titre bien choisi, caractéristique de la littérature française du début du XXe siècle, ne vaut évidemment pas une Chartreuse de Parme ou une Madame Bovary, il conserve un charme certain, sans grand excès de prétention ni de mièvrerie : il nous fait penser à ce petit bout de femme à la grande générosité que nous avons tous dans notre entourage. Il a quelque chose d’universel. Et il nous montre que les vieilles armoires de la France, nation des lettres, renferment quantité de belles surprises.

 


Jean Rameau aujourd’hui… et demain

Le Figaro (vendredi 2 juin 1905) qualifia d’ailleurs en son temps l’œuvre de « joli roman » et de « fort touchante aventure ». Le journal était plutôt bien disposé : « Tout cela est frais, rose, gracieux, plein de gentillesse et d’agrément, et cela vaut vraiment mieux que de causer politique, comme M. Jean Rameau nous y conviait naguère… »

L’historiette fonctionne et l’on s’attache à la femme-enfant : « Dans son corps minuscule, elle sent palpiter un cœur, un vrai cœur de femme, plein d’amour et de noblesse ». Cela méritait bien qu’on s’échappe un peu de notre chère Gascogne.

 


Si Jean Rameau, qui avait choisi son pseudonyme par amour pour la forêt, n’a pas fini au panthéon des lettres, il a tout de même imaginé son « petit Arnaga » à lui, le célèbre Pourtaou de Cauneille, où il s’est éteint et repose toujours, au pied de sa « Gloriette », charmant édifice tristement marqué par les outrages du temps, mais qui fait actuellement l’objet d’une collecte de fonds via la Fondation du Patrimoine.

Rameau avait acheté sa propriété en 1899 et en avait progressivement transformé la ferme, l’enrichissant de mobilier et de ses propres peintures et sculptures.


Une Association des Amis de Jean Rameau, outre quelques rééditions d’œuvres du poète, se fixe pour mission de continuer à faire vivre ce Pourtaou, cette « thébaïde rustique » dotée d’une riche bibliothèque et elle aussi jalonnée de bustes de grands écrivains. Jean Rameau avait sans conteste mis un peu de lui-même dans son adorable Mauricette, « grande » sensible qu’on voit comme lui aménager sa maison et son jardin.

Au final et sans chauvinisme aucun, ce Brimborion-là est certes « une petite chose », mais sûrement pas de peu de valeur. On en trouve encore assez facilement des exemplaires d’occasion sur la toile, l’ouvrage n’ayant pas été réédité depuis longtemps : cela pourrait faire un beau cadeau pour « la petite poucette » de la bande. Et permettra quand même aux plus grands d’entrer du bon pied dans l’œuvre de l’écrivain, avec un roman léger et émouvant qui sort du lot… Et qui finit bien.


Lire Brimborion en ligne (dans Le Mois littéraire et pittoresque, 1902, parution en deux blocs, illustrations de Simont) :

Autres lectures :

Association des Amis de Jean Rameau – cliquez ici


Déjà paru :

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