Le 6 février, la commune de Ciboure célèbre une tradition ancestrale mêlant mystère, résistance culturelle et mémoire collective : la Sorgin Gaua, ou « nuit des sorcières ». Au-delà d'être un événement folklorique, cette célébration puise ses racines dans les croyances préchrétiennes de la région, où les sorginak (sorcières, mais plus littéralement « celles qui font » ou « celles qui engendrent » en basque) occupaient une place complexe dans l'imaginaire populaire. Et oui, les américains n'ont rien inventé avec la fête d'Halloween....
Cette manifestation contemporaine réinterprète un patrimoine longtemps réprimé. Entre le XVIe et le XVIIe siècle, le Pays Basque fut secoué par une vague de persécutions pour sorcellerie, avec des procès tristement célèbres comme celui des sorcières de Zugarramurdi en 1610. La Sorgin Gaua de Ciboure se présente ainsi comme un acte de réappropriation de cette histoire, transformant la figure de la sorcière, autrefois diabolisée, en symbole de résistance, de savoir ancestral et de force féminine.
À travers danses, chants, contes, processions et moments de convivialité, les participants honorent autant la mémoire des personnes persécutées que les traditions, la langue basque et le lien à la nature, piliers de la culture locale. Une nuit où le passé dialogue avec le présent, et où les anciennes croyances reprennent vie sous une forme festive et résolument joyeuse.
Quand les sorginak sortent de l’ombre
À Ciboure, la Sorgin Gaua n’a rien d’un bal costumé hors-sol. Ici, la sorcière n’est pas une caricature à chapeau pointu, mais une figure culturelle profondément enracinée. Longtemps associée à la peur et à la transgression, elle devient le temps d’une soirée une passeuse d’histoires, une gardienne de savoirs, une complice de la fête. Dans les rues et sur la place du village, les silhouettes se métamorphosent, les visages se maquillent, et chacun est invité à jouer avec les codes, à brouiller les frontières entre réel et imaginaire.
Durant la Sorgin Gaua, on chasse symboliquement les mauvais esprits, le froid et la grisaille de l'hiver, pour ouvrir la voie au renouveau du printemps. Une manière joyeuse de rappeler que, dans la culture basque, la fête a toujours été une affaire sérieuse.
Placée juste avant les Ihauteriak (carnavals), la Nuit des Sorcières s’inscrit pleinement dans cette tradition de l’inversion. Les règles se desserrent, les hiérarchies s’effacent, les corps se libèrent au rythme des percussions et des mutxikoak. Petits et grands se retrouvent sur la place de Ciboure, transformée pour l’occasion en chaudron géant où se mélangent générations, habitants et visiteurs de passage.
Sous le chapiteau, la musique s’invite, les danses s’enchaînent et l’énergie circule comme une potion bien dosée. Ici, pas besoin de formule magique compliquée, il suffit de se laisser porter, de suivre le mouvement, de rire et de partager.
Entre rituel et réjouissance populaire
Dès le début de soirée, l’ambiance se veut chaleureuse et accessible. On commence par se retrouver autour d’un verre, histoire de se mettre dans l’ambiance avant que les rues ne s’animent. Puis vient le défilé, moment clé de la soirée, où sorcières, personnages mythologiques et créatures nocturnes investissent le cœur de Ciboure. Le cortège arpente les rues, intrigue, amuse, parfois impressionne, mais toujours rassemble.
Les mutxikoak prennent ensuite le relais, rappelant que la danse est l’un des langages les plus puissants de la culture basque. Pas besoin d’être initié, ici on apprend en regardant, on se trompe, on recommence, et on finit par danser ensemble. La nuit se prolonge enfin sous le chapiteau avec des concerts où la fête prend toute son ampleur, jusqu’à l'extinction des feux.
Si la Sorgin Gaua séduit autant, c’est qu’elle réussit un subtil tour de magie, à savoir parler d’histoire sans jamais être pesante, transmettre sans donner de leçon. La mémoire des persécutions est là, en filigrane, mais elle est transformée, sublimée. La sorcière n’est plus une figure de peur, mais un symbole de liberté, de transmission et de créativité.
À Ciboure, cette nuit rappelle que la culture basque est vivante parce qu’elle sait se réinventer. Elle puise dans ses racines pour mieux s’exprimer aujourd’hui, dans un langage accessible, festif et ouvert à tous.
Tous envoutés, tous invités
La force de la Sorgin Gaua réside aussi dans son ouverture. Habitants du Pays Basque ou pas, chacun est invité à entrer dans la danse. La gratuité de l’événement et son ancrage au cœur du village en font un rendez-vous populaire chaque année. Le seul mot d’ordre ? Jouer le jeu. Un costume, un maquillage, un sourire un peu malicieux, et le tour est joué.
Car à Ciboure, le 6 février, on ne regarde pas la sorcellerie de loin. On la vit, on la danse, on la partage. Et le lendemain, on a le sentiment rare d’avoir participé à quelque chose de plus grand qu’une simple fête.
Sébastien Soumagnas





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