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CAHIER DE VACANCES – Paul Margueritte, Sous les pins tranquilles

Le 21 Août. 2020

Pour conclure notre série estivale, nous nous en retournons séjourner dans les Landes, au sein d’une colonie qui a fui le monde pour s’installer au bord d’un « étang Bleu » imaginaire…

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Après Rosny jeune l’an dernier, on vous parle d’un autre écrivain du cercle de lettrés qui s’installèrent à Hossegor il y a plus d’un siècle : Paul Margueritte. Paru en 1918, l’année de sa mort, « Sous les pins tranquilles » est un charmant roman landais qui ravira les amateurs éclairés.


Comme Rosny jeune, Paul Margueritte a longtemps publié avec son frère des romans écrits à 4 mains, bien qu’il fût quant à lui l’aîné des deux. Né à Laghouat (Algérie) en 1860, fils d’un général mort à la bataille de Sedan, Paul Margueritte commença à publier, dans les années 1880, des romans d’inspiration naturaliste. Mais en 1887, il se désolidarise du maître du genre et signe avec 4 autres écrivains le fameux « Manifeste des cinq », reprochant avec virulence à Émile Zola d’être « descendu au fond de l’immondice » avec son roman « La terre ».

Féministe avant l’heure, Margueritte suivit dès lors une autre voie. Il était apparenté aux Mallarmé par sa mère, cousine germaine de Stéphane. Membre prolifique de l’Académie Goncourt (il fut le premier titulaire du couvert n°7), il publia une vingtaine d’œuvres avec son frère, et plus d’une cinquantaine seul. À sa suite, ses deux filles, Lucie et Eve, embrasseront une carrière d’écrivain.


Lac d’Hossegor par Sourgen

Paul Margueritte s’installa sur Hossegor en 1910. Avec d’autres hommes de lettres comme Charles Derennes, Maurice Martin et Maxime Leroy, il fut l’un des piliers de la « colonie » qui se forma autour de Rosny, arrivé 7 ans plus tôt.

De fait, les Landes sont très présentes dans les romans de Margueritte. C’est à Hossegor que se situe par exemple l’action de sa « Faiblesse humaine » (1910), justement dédiée à Rosny jeune.

On en profite pour signaler que l’association littéraire locale des « Amis du lac », toujours active, a publié ou réédité plusieurs ouvrages de et sur Paul Margueritte au fil de son histoire. En 2018, elle avait rendu un bel hommage à l’écrivain pour le centenaire de sa mort.


Un lac dans les Landes…

Puisqu’il fallait bien en retenir une, nous vous parlerons cette semaine d’une œuvre parue l’année même de la mort de Paul Margueritte : « Sous les pins tranquilles ». Un titre de roman qui fleure bon les vacances et ce pays des Landes si cher à l’auteur. Ici, nous ne savons pas précisément où nous sommes : l’histoire se passe au tout début du XXe siècle sur les bords d’un « lac d’Osques, qu’on appelle aussi l’étang Bleu ».

Ce lac en apparence imaginaire, « ceint de pins sombres et formant un grand O dentelé », appartient « au chapelet des vastes étangs : Cazeaux, Aureilhan, Biscarrosse, Soustons, Hossegor, dont les miroirs clairs relient, entre Bayonne et Arcachon, à travers l’immense forêt de Gascogne, le littoral de Born au Marensin ».


Bien que plusieurs spécialistes aient voulu voir dans ce lac d’Osques un autre Hossegor, il semble pourtant combiner les caractéristiques de différents sites. Certes, les sonorités des noms d’Osques et d’Hossegor sont voisines. Certes, le sauvage « bout du monde » où s’établit la colonie de Mme Sabattet tend peu à peu à se muer en station touristique, sur fond de spéculation immobilière et de construction d’hôtels ou de chalets. Certes, l’endroit se trouve à 9 kilomètres d’un « Géglosse » où arrive le train de Dax et qui nous rappelle évidemment Tyrosse.


Mais le « grand O dentelé » pourrait aussi correspondre à l’étang de Léon, qui présente l’avantage de donner naissance, comme dans le roman, à un important courant. Le courant d’Osques, « petite rivière frétillante aux interminables méandres », étroit filet long de 22 kilomètres, pourrait ainsi avoir été inspiré par celui d’Huchet.

Et puis pour corser le tout, nous sommes non loin d’un « phare de Cozan » qui pourrait être celui de Contis, ainsi que d’un « Ysclet-Plage » où règnent des pêcheurs avec lesquels notre auteur n’est pas tendre, « station de petits baigneurs de Bordeaux, de Pau et de Toulouse » probablement imaginée à partir de Capbreton, voire de Vieux-Boucau. En résumé, comme souvent avec les lieux imaginaires, il vaut sans doute mieux se garder d’un jugement définitif quant à une localisation réelle.


Une colonie de philanthropes…

En 1900, près de cet étang Bleu, « on n’apercevait ni fumée d’âtre ni animaux domestiques ; aucun bruit de chariot à bœufs ne grinçait mélancoliquement ; nulle barque ne ridait l’eau, pas un résinier ne chantait dans la pinède ». En deux mots, c’était « le calme impressionnant d’une solitude inviolée ». Épisodiquement, ne passent là qu’un résinier et quelques douaniers.

Et c’est donc là que nous trouvons installée la petite communauté composée de l’admirable Mme Sabattet, du médecin Elie Maraval, du lettré Guy Laugère et du colonel Bréchart, entourés de Dorothée, des Iribarne (« c’étaient des Basques, race à part, ardente et contenue, capable des meilleures et des pires énergies »), et bientôt de la jeune Adrienne que tous accueilleront avec joie et achèveront d’élever. Cette Adrienne, au cœur du récit, est la fille naturelle du mari volage de cette Mme Sabattet, véritable modèle de générosité et d’abnégation.


Retirée du monde dans un « pays vierge, ignoré des contraintes administratives », la colonie s’occupe de sa subsistance, de travaux personnels et d’œuvres de bienfaisance. Elle a fui Paris, mais continue de cultiver ses relations avec la Capitale, tout comme avec l’évêque d’Aire et le préfet de Mont-de-Marsan.

Comme Washington, cette colonie dispose de sa « Maison-Blanche » : « Aucun refuge n’aurait pu être mieux choisi pour des amis résolus à vieillir ensemble dans une noble intimité, pour des esprits liés par des affinités supérieures et désabusés du monde, pour des cœurs aspirant au profond apaisement de la nature. Ils vivaient comme dans une île, sur cette bande de sable et d’arbres enserrée entre l’Océan et le lac, isolée de celui-ci par des pins énormes et des sûriers tors, tandis que les frondaisons des combes et le rempart des dunes la préservaient des vents du large, du souffle rude de l’Atlantique ».

La communauté n’a pour voisins que les Soubeyre, dont la petite auberge se trouve sur l’autre rive et deviendra bientôt un « Hôtel du lac », et plus loin, tout au bout du Courant d’Osques, lesdits pêcheurs d’Ysclet, présentés par l’auteur comme une population « hargneuse et fourbe » d’êtres paresseux et abrutis par l’alcool.


Le « phalanstère » selon Margueritte…

Comme celle de nos littérateurs d’Hossegor, la communauté de philanthropes imaginée par Margueritte aime à refaire le monde. L’optimiste Laugère et le pieux et rigoureux Bréchart se lancent dans d’interminables débats. L’une de leurs pommes de discorde favorites : la modernisation (ou la dénaturation) de leur bel écrin landais.

Bréchart argue ainsi que « la civilisation, ou ce qu’on appelle de ce nom, dès qu’elle pénètre dans les endroits neufs, est toujours suivie d’un cortège de dégradations et de ruines ; quelques-uns s’enrichissent ; le plus grand nombre voit s’abaisser sa moralité et s’obnubiler sa conscience. Cet admirable paysage sera gâté par un défilé d’imbéciles et de petites dames sans mœurs ; on construira des hôtels en carton et des bicoques horribles comme à Ysclet-Plage ».


Quoiqu’il en soit, on s’étonnera, en lisant cet ultime roman de Paul Margueritte, de l’actualité de ces discussions entre tenants du développement économique et de la préservation d’un précieux cadre naturel.

Plus loin, Margueritte voulait sans doute aborder dans son roman la question des utopies sociales et ce concept, devenu familier pour lui, de vie en communauté, avec cette colonie qu’il qualifie quelque part de « phalanstère », et puis avec ce Guy Laugère qui semble s’intéresser de près au fouriérisme.

Fort heureusement, Margueritte ne s’enferme pas dans des considérations trop politiques : celles-ci ne servent qu’à cimenter des personnages à la psychologie bien creusée et à l’histoire assez singulière pour paraître à la fois émouvante et réaliste. On remarquera par exemple celle de Maraval, particulièrement édifiante.


On a bien raison de dire que Margueritte, dont on peine à croire qu’il n’avait pas autour de lui de modèles sur lesquels s’appuyer, était un assez fin observateur. Par certains côtés, on peut rapprocher son travail de celui de son contemporain Paul Bourget.

On n’insistera pas sur les ressorts de l’intrigue de ce roman (presque) aussi calme que le suggère son titre. « Comme Robinson Crusoé sur son île », la colonie vit une aventure contemplative, rythmée par les frasques d’une fille Soubeyre qui a le diable au corps, par les nouvelles qui lui parviennent de Pierre Esbros, cet enfant du pays parti aux Indes et pris dans un scandale politique, ou bien encore par ces constructions de cabarets, de magasins et de chalets qui, se multipliant, paraissent déjà annoncer les stations landaises actuelles. Et c’est ainsi que le monde finit par rattraper ceux qui l’ont fui…


Un pays admirablement décrit…

Avec sa langue élégante et soignée, Margueritte nous enivre de descriptions climatiques et paysagères qu’on peut compter parmi les plus intéressantes et jolies qui aient été rédigées sur ce pays d’étangs, qu’on voit évoluer au jour le jour, saison après saison : « Depuis cinq jours, les matins se levaient dans un suave or pâle. Le lac, qui semblait d’argent, se teignait de reflets roses. Tout le jour une lumière paisible enveloppait les pins et les chênes-lièges : leur feuillage vert ou gris faisait paraître plus intense le ciel, semblable à une éclatante turquoise ».

Puis vient la chaleur de l’été : « On entendait craquer les aiguilles des pins ; les ʺpignonsʺ cuits de sécheresse, tombaient sur le sol comme des fruits mûrs. Il ne soufflait un peu de fraîcheur qu’à l’aube et les nuits même étaient tièdes. Tout le jour, la touffeur de la lande donnait l’impression d’un incendie couvant à ras du sol. Accablés, les résiniers qui entaillent au ʺhapchotʺ les troncs et recueillent dans des pots de terre la résine coulant des longues blessures fraîches, dormaient sous les arbres, affalés ».


Et plus loin : « A l’équinoxe du printemps, de grands vents alternés de pluies soulevèrent les hautes marées, poussèrent sur l’étang Bleu de mouvantes ombres qui le rendaient terne comme le plomb ou gris comme l’étain ». Le roman se termine enfin… sur un orage, dont l’auteur fait l’instrument d’une sorte de vengeance de Mère Nature, laquelle n’apprécie visiblement guère les bouleversements en cours sur les rives de cet étang Bleu.

On n’en dit pas plus : on vous laisse la surprise. On ajoutera simplement que ce dernier roman de Paul Margueritte mérite le détour… par le courant d’Osques. On peut en trouver assez facilement d’anciens exemplaires d’occasion ou des réimpressions à la demande, sur différents sites de vente en ligne.


Mais on pourra aussi le lire gratuitement, par exemple avec une tablette ou une liseuse… sur une barque, au milieu d’un lac des Landes. Peu importe lequel…


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