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CAHIER DE VACANCES – Stendhal et son Voyage dans le Midi

Le 16 Juil. 2020

Au printemps de 1838, le consul Beyle voyagea dans le Sud de la France et fit un crochet par les pays de l’Adour. Il en rapporta des notes ne manquant ni de sel, ni de piquant…

Henri Beyle, dit Stendhal (1783-1842), fut certes l’un de nos plus grands écrivains, mais il était aussi un touriste redoutable et un impitoyable esthète. En témoigne son « Journal de voyage de Bordeaux à Valence », aussi publié sous le titre de « Voyage dans le Midi de la France ».


Il y a mille et une bonnes raisons de se plonger dans les notes de voyage consacrées par Stendhal au Midi de la France. D’abord, on y fait la connaissance du personnage fort singulier que fut l’auteur du Rouge et du Noir, que nous fréquentons ici par un autre biais que celui de ses chefs-d’œuvre. Ensuite, le regard que porta en son temps ce grand auteur sur notre région est à la fois instructif, drôle et savoureux, pour peu que le lecteur ne se montre pas trop susceptible…Et puis ces notes sont aussi l’occasion de découvrir à quoi pouvait ressembler le « brouillon » d’un Stendhal.

On ne fera pas l’affront de présenter Stendhal au lecteur. On se contentera de dire qu’en 1836, le consul Henri Beyle, déjà quinquagénaire, obtint un congé qui dura 3 ans. Il entreprit alors de voyager à travers la France et lorsqu’il se remit en route pour Bordeaux, en mars 1838, ses « Mémoires d’un touriste » étaient prêts à paraître. À ces mémoires, les 5 cahiers de notes rédigées de mars à mai 1838 entre Bordeaux et Valence devaient fournir une suite. Mais Stendhal, dont le voyage se poursuivit pourtant jusqu’en juillet, abandonna ce projet, pour des raisons qui restent obscures. On sait simplement qu’il préféra s’atteler à sa Chartreuse de Parme, qui parut l’année suivante.

Ces notes de voyage laissées de côté ne furent publiées que bien plus tard, en 1927, aux éditions de la Chronique des Lettres françaises, sous le titre « Journal de voyage de Bordeaux à Valence », avec une introduction et des commentaires de Louis Royer. Elles furent rééditées trois ans plus tard par Le Divan et intitulées « Voyage dans le Midi de la France », avec une excellente préface du critique Henri Martineau. Ces deux éditions se trouvent encore assez facilement à des prix abordables, mais on en trouve aussi de plus récentes.


Un juge impitoyable…

Stendhal par Ducis

Le moins que l’on puisse dire de cet embryon d’œuvre, c’est qu’il ressemble déjà beaucoup à une œuvre de Stendhal, dont on retrouve le style efficace et direct autant que les brillantes fulgurances. On pense en particulier à ces premiers paragraphes datés de Montpellier, à propos desquels Martineau disait : « Il y a des nombreuses pages aussi belles, dans tous les livres de Stendhal, dans ses grands romans, dans ses écrits intimes, il n’en est pas une plus belle et qui nous touche davantage ». Ce sont ces très beaux paragraphes que vient ponctuer l’idée très stendhalienne selon laquelle « le bonheur est d’aimer bien plus que d’être aimé ».

Entre mars et mai 1838, Stendhal voyagea donc de Bordeaux à Valence en passant notamment par Toulouse, Dax, Bayonne, Pau, Tarbes, Auch, Carcassonne, Narbonne, Montpellier, Marseille et Vaison. Il observe toutes ces villes, s’intéresse à leurs habitants, à leurs mœurs, à leur architecture, à leurs édifices religieux et à leurs musées, se montrant aussi intransigeant en matière d’art que pointilleux sur les plus petits détails, à commencer par la qualité du thé ou du café qu’on lui sert. Il a clairement conscience d’être un juge impitoyable et s’en justifie avec sa légèreté habituelle : « Le lecteur se moquera peut-être de ma façon de calculer le degré de civilisation par l’eau chaude. Je répondrai que pour moi qui ne crois que ce que je vois, ces petits choses sont tout ». Bien que nous en prenions pour notre grade à chaque page, on ne peut qu’être charmé par l’exquise causticité du maître.


Port de Bordeaux

Stendhal s’attarde d’abord assez longuement sur Bordeaux, où « ce qui frappe le plus le voyageur qui arrive de Paris, c’est la finesse des traits, et surtout la beauté des sourcils des femmes », lesquelles « ne vont pas au spectacle, parce que leurs maris ne veulent pas les y conduire. D’un autre côté, Bordeaux est plus vexé qu’aucune petite ville peut-être par l’affreux qu’en dira-t-on. Si un jeune homme va trois fois dans une maison, la dame le prie, en gémissant, de rendre ses visites moins fréquentes ». D’où peut-être ces cas d’enlèvements de jolies femmes « au sortir de la messe » qui semblent beaucoup inspirer notre voyageur, et qui peut-être inspirent déjà son chef-d’œuvre à venir.


De Montaigne à Montesquieu…

Bordeaux, l’église Saint-Bruno

Heureusement pour eux, les Bordelais ne pas trop maltraités. Ils habitent, « sans contredit, la plus belle ville de France ». On rit beaucoup des efforts du touriste pour accéder au tombeau de Montaigne, encore récemment l’objet de débats. Il se rend d’abord au couvent des Feuillants, mais « le prêtre qui dessert la chapelle a emporté la clé ». Il se rabat sur la demeure de l’illustre auteur des Essais, au n°17 de la rue des Minimes : « C’est là qu’était la maison de Montaigne : je l’ai trouvée démolie depuis quatre ans : elle est remplacée par une caserne de gendarmerie. Ah ! Messieurs les Bordelais, quoi ! »

Sur les quais, Stendhal s’émerveille du « spectacle de cette activité et de ces navires qui arrivent chaque jour de toutes les parties du monde. Il serait trop long de les compter ; on peut dire que pour l’œil de l’amateur de paysages, ils sont innombrables, et cependant ils ne sont pas rangés, comme à Londres, de cette façon mercantile et sage qui fait songer à l’ordre si nécessaire au commerce et distrait presque tout à fait l’idée de beauté ». Mais le féroce esthète ressurgit toujours soudainement, comme par exemple à l’église Saint-Bruno, qui pour lui sort pourtant du lot commun : « Notez que si j’eusse rencontré une église aussi peinte en Italie, je n’aurais pas eu assez de paroles pour exprimer mon mépris. Mais nous sommes ici au milieu d’un désert aride ; une petite source d’eau saumâtre fait notre bonheur ».


La Brède

Stendhal, qui vénère Montesquieu, se rend ensuite à La Brède, où il trouve le château d’un « aspect horriblement triste et sévère ». Il en fait la visite et nous amuse avec l’ennui que sa venue cause à la servante un tantinet revêche qui doit l’accueillir : « Il me semble que le propriétaire de La Brède pourrait y placer une servante cicérone, dont les gages seraient payés par les curieux », qui alors se présentaient souvent l’été. Le couperet peut tomber : « De tels successeurs habitant ces lieux célèbres sont utiles à la gloire des grands hommes qui leur ont fait un nom : le voisinage de vulgaire fait contraste ».

De temps en temps, Stendhal nous lâche une petite anecdote pour nous faire avaler la pilule dans un sourire. Ainsi, toujours à La Brède : « Le curé n’était point vieux ; la servante était jolie ; on jasait, ce qui n’empêchait point un jeune homme du village voisin de faire la cour à la servante. Un jour, il cache les pincettes de la cheminée de la cuisine dans le lit de la servante. Quand il revint huit jours après, la servante lui dit : ʺAllons, dites-moi où vous avez mis mes pincettes que j’ai cherchées partout depuis votre départ. C’est là une bien mauvaise plaisanterieʺ ».


La Ville rose au vitriol…

Notre-Dame du Taur,

On notera que Stendhal produit un charmant résumé de l’histoire de Bordeaux, depuis la prise de « Burdigala » par les Wisigoths jusqu’à la nomination du susdit Montaigne à la mairie en passant par le passage de Charlemagne après la débâcle de Roncevaux, la destruction de la ville par les Normands, le caprice de la « coquette » Aliénor et la « réunion » de Bordeaux à la France en 1451, au temps de Charles VII. Naturellement, l’impertinent Beyle pourfend au passage les historiens de l’Aquitaine : « En s’unissant à la France, Bordeaux tomba dans une monarchie absolue, où le favori décidait despotiquement de tout ; de là ses fréquentes révoltes. Aucun des nigauds vendus qui ont écrit son histoire n’ont vu ce grand fait ».

Nous suivons ensuite le voyageur à Toulouse, qu’il juge « presque aussi laide que Bourges » et qu’il nous peint au vitriol, avec une grande liberté de ton. Il est si direct qu’on ne peut s’empêcher de sourire, quoiqu’on en pense : « Le Capitole, façade bâtie en 1760, est tout ce qu’il y a de plus laid, mais le reste de la ville est si mesquin que la vue de ce gros bâtiment donnant sur une place à peu près carrée, fait plaisir ». Et plus loin : « Je vais me permettre une supposition absurde : je suppose que MM. les échevins de Toulouse qui, d’ailleurs, sont des modèles de toutes les vertus sociales, arrivassent par l’effet d’un miracle, à sentir la laideur absolue et sans remède de la façade de leur Capitole, je dis qu’avec peu de dépenses, ils pourraient en faire un des plus beaux édifices de France ».


Descartes

Et puis, pour nous aider à reprendre notre souffle, l’esthète se trouve tout de même quelques sources d’émerveillement, comme « une paysanne qui porte sur la tête un paon dans une corbeille », le portrait du jeune Descartes au musée des Augustins (« C’est bien là le jeune philosophe, nullement niais et crédule, encore moins hypocrite pour avoir de l’avancement, qui doute et que son doute plein d’anxiété rend maigre et hagard ») ou bien l’église Notre-Dame du Taur, qui semble trouver grâce à ses yeux.

Malgré des rues « à pavés pointus » dans lesquelles Stendhal ne voit rien « que de laid et de grossier », il sait aussi se réjouir de petits détails, comme une « eau excellente » qui « non seulement a la bonté suprême de l’eau que l’on boit à Rome », mais « en a aussi la légère et agréable odeur ». Tout ce qui peut lui rappeler l’Italie, de près ou de loin, est bon à prendre. On le sait : les splendeurs transalpines sont pour lui la référence absolue en matière d’art et d’architecture. L’essentiel de ce que voit le grand romantique de son pays lui paraît fade, et même carrément « laid », sans doute l’adjectif le plus fréquent dans toutes ces notes.

Fort heureusement, Toulouse « a un autre privilège : le café y est chaud, chose inconnue à Bordeaux, mais le provincial, pour se mettre à la mode, le sert dans des bols polygonaux sans anse qu’il est impossible d’aborder. Comme je demandais une tasse de café au lait, le garçon m’a servi une demi-tasse. J’ai expliqué ce que je voulais. ʺAlors, Monsieur, m’a-t-il dit, il faut dire un bolʺ ».


Entre l’Adour et la Bidassoa…

L’île aux Faisans

Partout ou Stendhal passe, même au printemps, tout le monde est rhabillé pour l’hiver. À Dax, les dames « se plaignent de ne pas avoir de réunions qui amusent un peu leur vie, les hivers, et quand on leur offre des bals, sous le plus léger prétexte, leur vanité refuse ». Bayonne lui plaît surtout de loin : elle « semble une fort jolie petite ville au moment où on l’aperçoit de la plaine élevée, sablonneuse et couverte de pins que l’on parcourt depuis Dax. Ses ponts, ses rivières, les mâts de ses huit ou dix bâtiments, les arbres qui se mêlent à tout cela, produisent un effet agréable ». Mais tout se complique à l’hôtel : « J’ai tué une quantité de cousins contre la vitre de ma chambre ; les pauvres diables étaient à moitié glacés par le froid, et je me faisais presque un reproche de les tuer, mais je pensais à la nuit prochaine ».


Irun

L’exploration se poursuit jusqu’à Béhobie, Irun et Fontarrabie. À Saint-Jean-de-Luz, Stendhal remarque l’absence de mitoyenneté entre les maisons. Et puis « les volets des fenêtres ont de forts crochets qui les retiennent à distance formant un angle de 45 degrés avec le mur. Plusieurs maisons portent la date de leur construction au-dessus de la porte ». Le touriste passe sur le pont de la Bidassoa, voit l’Île des Faisans, qui « n’a pas cent pieds de long et ne possède pas un arbre ». À l’époque de ce voyage, la première guerre carliste était en cours. Les légitimistes espagnols « occupent la crête d’une haute montagne tout près d’Irun », ville dont les « murs des maisons sont criblés de balles ». Mais Irun n’est plus en France, et notre mauvais sujet peut enfin se réjouir. Il en admire en particulier un petit palais qui nous a tout l’air de l’actuel hôtel de ville : « Je n’ai rien rencontré en France dans ce voyage qui ait autant de style », écrit-il.


A Pau, Stendhal séjourne dans l’ancien Hôtel de France de la Place Royale, qu’il juge excellent. Et là encore, on ne prendra pas la mouche : « Si Henri IV eût été réduit à régner à Pau, ce grand homme n’eût pas commencé la vraie politique de la France, continuée par Richelieu, mais enfin Pau serait autre chose qu’une ville de troisième ou quatrième ordre ». Notre consul voyageur regrette que les Bains « abîment la vue du Gave et des Pyrénées », pourtant « l’une des plus belles vues de France ». Là comme partout, les « échevins » ont peut-être entendu leurs oreilles siffler lors du passage de Stendhal… À Tarbes, l’exigeant touriste aime la gaieté de la place Maubourguet, ainsi que sa quarantaine de beaux ormeaux, plantés du côté nord. De là il file à Auch, dont il décrit assez longuement la cathédrale et où « les collines que l’on aperçoit de la promenade sont bien laides ».


En visite au musée…

Auch, la « pousterle »

Toujours piquant malgré les lieues qui se succèdent, notre grand auteur ne se prive pas d’enfoncer le clou : « César soumit Auch par son lieutenant Crassus. Auguste s’y arrêta à son retour d’Espagne et y laissa une colonie qui se gouverna par ses propres lois et qui nomma ses magistrats. C’est bien plus de liberté que notre constitution actuelle n’en accorde à Auch ; mais les provinces sont si arriérées que la centralisation a encore raison de leur ôter le pouvoir de faire des sottises ». Nos experts de la provoc ont encore du pain sur la planche… À Auch, Stendhal nous parle aussi de la « pousterle » qui reliait alors les villes haute et basse, escalier « qui a plus de 200 marches » et qui a semble-t-il été aplani au début du XXe siècle.


Chasse aux sangliers de Rubens

Même sortis du bassin de l’Adour, nous accompagnons volontiers Stendhal à Carcassonne, à Narbonne, à Montpellier (notamment au Musée Fabre) et à Marseille, où nous contemplons avec lui le rocher de Notre-Dame-de-la-Garde, « qui semble placé là exprès pour faire perspective ». Nous visitons également le musée de la ville, alors au couvent des Bernardines, où l’auteur est d’abord frappé par la belle Chasse aux sangliers de Rubens, « tableau magnifique parce que le sujet est précisément ce qui convient à la fougue de couleurs et au dessin exagéré de ce grand peintre ».


Les amateurs de peinture se délecteront des jugements émis par le futur auteur de La Chartreuse de Parme. On le voit rejeter avec assurance l’attribution à Raphaël d’un « Saint Jean l’évangéliste écrivant l’Apocalypse », aujourd’hui considéré de la main d’Innocenzo Francucci (et désormais conservé à Versailles). Il ne tique pas, en revanche, devant un « Jésus-Christ mort soutenu par deux anges », non de la main du Caravage, comme on le croyait apparemment, mais de celle de Vermiglio.


Et Stendhal ne voulait pas non plus qu’une certaine « Assomption de la sainte Vierge » soit de Philippe de Champaigne, attribution qui ne semble pas contestée de nos jours. Quoiqu’il en soit, les Marseillais n’échappent pas non plus aux petites pointes de Stendhal, qui tout en les trouvant grossiers apprécie leur franchise : « On me disait hier que jamais banquier n’a fait faillite à Marseille (jamais veut dire sans doute rarement) ».

Un voyage de Stendhal, c’est tout cela, et bien d’autres réjouissances du même tonneau. Peut-être à lire dans les bouchons pour se consoler, sur la route des vacances… Allez, on vous en livre une dernière pour la route, qui fera une parfaite conclusion : « Quand il faudra que nous quittions la scène du monde bien vieux, nous ne pourrons jamais nous imaginer ce qu’on fera trente ans après nous. Rien de plus simple : le contraire de ce qu’on faisait de notre temps ».

Lire en ligne (édition de 1930) – cliquez ici


Déjà publié

Angelo de Sorr et Les Pinadas  cliquez ici

Francis Jammes et Pipe, chien – cliquez ici

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