À Bayonne, il suffit de pousser la porte de l’atelier du Béret Français pour comprendre que la production n’est pas qu’une affaire de machines et de cadence. Ici, on fabrique des bérets, bien sûr, mais surtout du lien, de la fierté et une certaine idée de la vie locale. Une production qui ne se contente pas de faire tourner une entreprise, mais qui irrigue un territoire, des emplois et une mémoire collective.
Pour Rodolphe Grosset, fondateur du Béret Français, produire ici est loin d'être une campagne marketing. C’est une évidence presque intime. « C’est la liaison entre un produit emblématique et un territoire où il a toujours existé », résume-t-il. Le béret n’a pas été inventé dans un bureau de design déconnecté, mais dans les vallées des Pyrénées, au cœur d’un territoire qui l’a vu naître, évoluer et parfois disparaître des radars industriels.
Sauver un savoir-faire, faire vivre une identité
Lorsque Le Béret Français voit le jour il y a une dizaine d’années, l’enjeu est de sauver un savoir-faire en voie d’extinction. Pour y parvenir, l’entreprise s’appuie sur d’anciens collaborateurs de manufactures aujourd’hui disparues, héritiers d’un geste précis, exigeant, patiemment transmis. « Ce type de produit a toujours été fabriqué ici », rappelle Rodolphe Grosset, évoquant notamment l’histoire de la Manufacture Bayonnaise des Bérets Basques, dont certains fonds de commerce ont été repris. Une continuité plus qu’un retour en arrière.
Mais produire ici ne signifie pas figer le passé. Bien au contraire. Le Béret Français assume une organisation de production qui marie modernisme industriel et tradition artisanale. Les machines de tricotage, aujourd’hui ultra-performantes, permettent d’atteindre une qualité et une régularité irréprochables. « On est obligé d’utiliser des machines modernes, parce que les anciennes ne sont plus produites », explique le fondateur. Mais la machine ne fait pas tout. Derrière, il y a encore et toujours le geste humain, la vérification, le raccord, l’étiquette posée à la main. « Il y a une partie mécanisée et une partie qui reste volontairement manuelle. C’est ça, le savoir-faire. »
Dans cet équilibre subtil entre cadence et exigence, Le Béret Français revendique une production ni industrielle au rabais, ni artisanale folklorique. « La cadence est tenue par les machines, et derrière, il y a le perfectionnisme », résume Rodolphe Grosset. Une alliance qui permet de produire mieux, sans renoncer à la quintessence même du produit.
L’exigence au quotidien
Cette exigence a été reconnue dès 2016 par le label Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV), distinction rare qui engage autant qu’elle honore. « C’est un label difficile à obtenir », souligne le fondateur. « Et au quotidien, ça oblige à maintenir un niveau de qualité très élevé. Je ne suis pas capable de sortir un béret qui n’a pas la forme d’un béret. » La transmission est au cœur de cette démarche : former les collaborateurs, transmettre le geste, mais aussi le goût du métier.
Car derrière chaque béret, il y a des femmes et des hommes. Installée d’abord dans un petit atelier à Laas, en Béarn, avec deux collaborateurs et une seule machine, l’entreprise a grandi sans renier ses valeurs originelles. Le choix de Bayonne s’est imposé naturellement. « C’était légitime par rapport au produit », explique Rodolphe Grosset. Bayonne, c’est l’histoire du béret, mais aussi un bassin d’emploi plus dense, capable d’accueillir une équipe aujourd’hui composée d’une douzaine de salariés permanents, renforcée en période de pic d’activité.
Cette croissance raconte autre chose que des chiffres. Elle raconte des emplois de production qui s’ancrent durablement sur un territoire. Dans un contexte où l’industrie est souvent perçue comme un monde du passé, Rodolphe Grosset assume un discours à contre-courant. « Tous les métiers de production sont dévalorisés, alors que ce sont des métiers d’avenir », affirme-t-il. À l’ère de l’intelligence artificielle, il estime même que ces métiers résisteront mieux que beaucoup d’emplois tertiaires. « Produire, c’est vital. Les théories de sociétés sans usines, c’est fini. »
Une fierté, du fil au produit fini
Dans l’atelier bayonnais, cette conviction se traduit par une fierté palpable. « Partir d’un fil et arriver à un produit fini vendu dans le monde entier, c’est merveilleux », confie le fondateur. Une fierté qu’il compare volontiers à celle de n’importe quel métier de production : « Que ce soit un béret ou un clou, quand le produit est parfait, la fierté est la même. »
Cette fierté, Le Béret Français a aussi pu la partager à grande échelle, en réalisant les bérets officiels de la Coupe du monde de rugby 2023 et des Jeux olympiques de Paris 2024. Des commandes prestigieuses, mais surtout révélatrices d’une capacité à produire en volume sans mettre de côté la qualité. « Ça montre qu’on est capable de répondre à des marchés importants », souligne Rodolphe Grosset. « On n’est pas juste un petit artisan qui fait trois bérets dans son coin. »
Face à la concurrence internationale à bas coût, l’entreprise assume un positionnement clair. « Cent mille bérets à bas prix, ce n’est pas pour moi », tranche le fondateur. Sa philosophie tient en quelques mots : « Acheter moins, mais acheter mieux. » Un béret n’est pas un simple produit interchangeable. Il porte une histoire, un territoire, une culture que l’on ne peut pas délocaliser.
Cette histoire, Le Béret Français a choisi de la rendre visible. Premier atelier créatif de béret basque à Bayonne, l’entreprise ouvre largement ses portes au public. Visites libres, parcours pédagogiques, ateliers créatifs… Autant d’occasions de montrer que rien ne se fait « en un clin de doigt ». « Quand on montre toutes les étapes de fabrication, les gens sont émerveillés », observe Rodolphe Grosset. Comprendre comment est fabriqué un objet, c’est aussi mieux comprendre sa valeur.
Des bérets qui voyagent, un territoire qui reste
Cette pédagogie rejoint pleinement l’esprit de la rubrique « Ici, on produit la vie », que le fondateur salue comme une initiative nécessaire. Pour encourager des vocations, il mise avant tout sur le plaisir du travail bien fait et la reconnaissance. « Quand je croise quelqu’un dans la rue qui porte un de nos bérets, il y a une vraie fierté », confie-t-il. Une fierté partagée par toute l’équipe.
À Bayonne, Le Béret Français prouve chaque jour qu’un emploi de production n’est pas un emploi par défaut, mais un choix, une passion et un engagement. Sans production, pas de vie. Ici, sous chaque béret, c’est tout un territoire qui continue de tenir au chaud à son avenir.
Sébastien Soumagnas
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Un défi majeur à relever ensemble…
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